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 Ghânim al-Qulûb

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Ghânim al-Qulûb
Il était mille fois
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Messages : 14
Date d'inscription : 13/04/2014

MessageSujet: Ghânim al-Qulûb   Dim 13 Avr 2014 - 21:11


 

 
« Mon fils, lui disait-elle, il n'est pas bienséant à un jeune homme comme vous de demeurer toujours dans l'appartement des femmes. » Shéhérazade, dans l'une de ses multiples histoires sans doute.




 
Identité

 
Nom : al-Qulûb.
  Prénom : Ghânim.
  Age : Vingt-deux ans.
  Famille affiliée : Luskan.
  Métier : Ancien acrobate, devenu voyageur itinérant il vit de ses activités de conteur.
  Situation familiale et sociale : Né d'une mère Luskan et d'un père des plus banals, un éleveur de chèvres à quelques kilomètres de Bagdad, il a aussi un frère des plus insupportables. Ghânim les appréciait plus ou moins, surtout sa mère, mais entre les petits problèmes de stabilité du pays et son désir d'aventure, il était inconcevable pour lui de rester croupir dans un village perdu au milieu de nulle part avec un troupeau d'animaux puants en guise d'auditeurs.
 Talent : Gare aux illusions de ce conteur hors-pairs.
Shéhérazade : « D'accord, j'ai séduit ta fiancée, d'accord, tu as envie de me tuer, je comprends, mais est-ce qu'on t'a déjà raconté l'histoire du mari de la sorcière qui croise un djinn dans un souk ? » Et trois histoires plus tard, vous avez totalement perdu le fil de la conversation, les mises en abîme vont ont envoûté et vous ne savez plus du tout ce que vous vouliez dire ou faire à l'origine.
Mirage : « Et là le démon sort de la grotte et... Mais si ça existe les démons, petit ! Donc le démon sort de la grotte et... arrête d'interrompre cette histoire, gamin, je te dis que les démons ça existe pour de vrai. » Ou l'art de vous faire croire que si, ça fait des chocapics. Ghânim ne conte pas que des mythes et des fables anciennes, et il parvient parfois à vous faire gober ses sornettes. Ses mensonges ont l'air crédibles, sur le coup on n'en doute pas une seconde ; mais l'auditeur avisé en y repensant prend vite conscience des subterfuges et des incohérences.

 


 
Il était mille et une fois

 

2004
« Hé, m'sieur, si j'écoute jusqu'au bout ton histoire de Constitution et de révolution de 1776, tu écouteras mon histoire de djinns et de magiciennes ? » L'homme en treillis lève les yeux au ciel et soupire. Il pensait naïvement que ce serait une mission merveilleuse, lui, l'envoyé d'une ONG occidentale pour éduquer les gamins en Irak. Ils sont quelques uns à être partis avec les derniers bataillons de l'armée américaine, quand on a compris que le conflit s'enlisait et que les civils s'enfonçaient dans une vie des plus précaires ; mission soutenue par les Nations Unies, tout ça, ça lui donne accès à pas mal de privilèges, il est escorté à chaque escale par des militaires. Ou plutôt il squatte leur camion durant leurs rondes de surveillance. Ça ne sent pas très bon, ses interlocuteurs ne sont pas spécialement des plus brillants, mais on s'y fait.  En ce moment, la région est stable, il n'a pas vu d'attentat depuis un mois et demi et ne s'est réellement senti menacé qu'une seule fois ces deux dernières semaines. Mais la tâche est plus difficile qu'escomptée. Il est seul pour gérer plusieurs villages de la région, il peut à peine s'y installer une dizaine d'heures à chaque fois, et dès qu'il vient ici, vraiment à chaque fois, ce gamin débarque et vient lui poser des questions à la con.
Au début, il ne trouvait pas ça gênant, le mouflet est juste curieux, c'est plutôt bon signe. Mais progressivement, les questions sont devenues sans aucun rapport avec les leçons qu'il enseigne. Aujourd'hui, il voulait leur parler des bienfaits de la démocratie. Et lui, là, se ramène avec sa frimousse et parle de djinns. De putain de djinns.
Il faudra faire avec. « Laisse-moi finir la leçon avant, on verra après si on a le temps, mais là tes camarades sont venus pour apprendre. » Le gamin prend une mine dépitée et balaie des yeux l'assemblée des dits camarades. Ils sont deux garçons, un mec de quatre ans et lui. Sinon, juste une dizaine de filles, toutes groupées ensemble. L'autre garçon a l'air vraiment débile, un filet de bave coule sur son menton tandis qu'il fixe le ciel en dodelinant de la tête. Les filles, elles, écoutent à peine. « Mais de toute façon, m'sieur, la semaine prochaine il n'y aura personne à ton cours, donc autant arrêter tout de suite non ? »
Nouveau soupir de l'enseignant bénévole. Dans les autres villages où il passe, les leçons se déroulent généralement bien.
« Tu dis ça parce que les autres garçons ne sont pas revenus, mais bon, c'est juste parce que leurs pères demandent leur présence pour les aider au travail, ça ne veut pas dire que le groupe de ceux qui restent vont part...
- Si, ils vont partir. Parce que je suis là. »
Le gamin regarde les yeux au sol. Le maître s'apprête à répondre, mais ne trouve pas ses mots, ni en anglais, ni en arabe.
« Mais...
- On ne m'aime pas trop dans le village. Les parents des autres ne veulent pas trop me laisser traîner avec les autres enfants. Donc bientôt ils vont dire à leurs filles de ne plus aller à vos cours parce que moi je viens. Mon frère, lui, il s'en sort à peu près parce qu'il ressemble physiquement à mon père, et qu'il est fort, qu'il peut porter les choses lourdes donc il a vite trouvé sa place au village. Mais moi, ça ne marche pas, les gens ne veulent pas être avec moi. C'est parce que je suis le fils de la Marginale. »
Un silence chaud et pesant s'installe dans la tente du professeur, comme si un diable muet et bouillonnant venait de s'y allonger. Et soudain plus rien d'autre n'intéresse l'instituteur en treillis militaire.
« La marginale ? Mais pourquoi est-ce qu'on appelle ta maman comme ça ?
- Ils disent qu'elle n'est pas comme les autres. Dans son dos elle est parfois traitée de sorcière. On dit qu'elle a envoûté mon père avec ses danses et ses histoires - elle aime raconter les histoires, ma maman, un peu comme toi sauf que ses histoires à elle, elles sont intéressantes. En fait, on aime bien raconter des histoires, dans ma famille. Ma grand-mère le fait aussi. Et elle m'a dit que mon arrière-grand-mère le faisait aussi, et son arrière-grand-mère à elle, ma grand-mère pas mon arrière-grand-mère. Mais l'arrière-grand-mère de ma arrière-grand-mère aussi aimait raconter des histoires, et ainsi de suite. Maman m'a un jour dit qu'on descend d'une grande famille de conteurs, et que cette famille de conteurs appartient elle-même à une famille plus large de gens talentueux, et même que si on remonte très très très loin on trouve dans nos ancêtres Shéhérazade. J'ai pas tout compris, mais apparemment c'est comme si on était des djinns du racontage d'histoires. »
Et c'est ainsi que le gamin commença son récit au maître déguisé en soldat.

***

Ghânim al-Qulûb a douze ans, il est né ici, dans ce village à quelques heures de Bagdad. Son père, nommons-le Père, élève un troupeau de chèvre, il vit essentiellement de la vente de leur lait et de leur laine, plus occasionnellement de la viande - par contre la viande ça rapporte plus d'argent. Il a épousé il y a maintenant dix-neuf ans une femme, nommons-la Maman, une très belle femme, douée pour la danse, un sourire ravageur et d'étonnants yeux verts qui le faisaient fondre. Ils se sont donc mariés, même si tout le monde disait au Père de ne pas épouser Maman, parce qu'elle était la Marginale, une femme pas comme les autres, dont on dit qu'elle sait jeter des sorts à ceux qui lui résistent, qu'elle transforme en pierre l'homme qui lui refusera quelque chose et qu'elle a pactisé avec les plus sombres démons.
Mais en réalité, Maman, c'est juste une femme un peu à l'écart de la société, parce que la maman de Maman, et la maman de sa maman, étaient des femmes à l'écart de la société, et donc que la société n'a pas trop voulu les intégrer. Cette lignée de femmes faisait peur, on les disait capables d'ensorceler leurs interlocuteurs.
Un jour, la route de Maman a croisé celle du Père. Elle dansait en haut d'une colline, il promenait ses chèvres par là. Elle dansait bien, Maman, alors il n'en avait plus rien à faire qu'on l'appelle la Marginale. Il lui a parlé, il adorait ses yeux, sa façon de se mouvoir, d'occuper l'espace et de peupler lemonde d'espoir par ses gestes, ses mimiques et les histoires d'esprits de la nature qu'elle lui racontait. Quelques mois plus tard ils se mariaient.
Ils eurent un fils, Wajdi. Maman voulait d'une fille à qui elle transmettrait l'art de raconter des histoires, comme le réclame la tradition de la famille, mais tant pis, elle attendrait encore un ou deux ans, se dit-elle. Sauf qu'elle attendit et qu'aucun enfant ne vint. Tandis que Wajdi devint le fils de son Père, un petit homme agile, qui très vite aidait le Père avec les chèvres, Maman désespérait de ne pouvoir redevenir mère à nouveau. Elle attendit sept ans, se jurant que, si elle parvenait à retomber enceinte, quelque soit ce qui sortirait de son ventre, fille ou garçon ou animal, elle lui apprendrait l'art de conter.
C'est alors que Ghânim apparut. Nommé comme le fils d'un marchand à qui il arrive moult épreuves dans l'un des récits de Shéhérazade, Maman était déterminée à lui transmettre son art. Au feu les conventions sociales et les traditions locales, puisque la nature lui refusait une fille elle garderait ce fils là près d'elle, il n'ira pas aider le Père au troupeau ni ne fera quelque travail manuel pour vivre quand il sera grand, il racontera des histoires.

Aujourd'hui, le gamin a douze ans.
Les deux frères sont aussi agiles que des singes – le Père ne s'explique pas la souplesse et la vivacité de leurs corps, Maman lui ayant tu ses origines et les conséquences de celle-ci sur elle et ses descendants, mais il en est heureux. Wajdi peut récupérer facilement la chèvre partie brouter un brin d'herbe un peu plus vert que les autres en haut d'une crête escarpée. Par contre, rien à faire de Ghânim. Incapable de porter ce qui est un peu lourd, trop rêveur et pas assez viril, le Père lui trouve des traits de femme. Sans doute aurait-il dû ne pas la laisser trop avec son épouse sans intervenir. Mais il n'ose condamner explicitement l'éducation que lui a donné Maman, elle rêvait tant d'une fillette.
Au village aussi, on trouve que Ghânim ressemble trop à sa mère ; il est le digne fils de la Marginale, il est bizarre, ce petit qui ne cesse de raconter des affabulations aux autres enfants et les autres enfants, ces petites choses naïves, le croient. Et il s'agite sans cesse, une sale boule d'énergie infatigable, hyperactive, qui s'amuse à grimper sur les arbres, à sauter de toit en toit et à commettre mille et un larcins – dit-on.
« Alors personne ne veut traîner avec moi, et je me sens un peu seul. C'est pour ça que j'aime bien venir te voir, toi tu es toujours là et tu te moques de mon lien de parenté avec la Marginale. »

***

La semaine d'après, il n'y avait effectivement personne mis à part Ghânim dans la tente où l'instituteur donnait cours. Ainsi que la semaine d'après et que toutes celles qui suivirent. Mais durant les deux ans où l'homme vécut en Irak, il continua de venir dans ce village, d'aller voir Ghânim, parler avec lui.
Il a abandonné le schéma classique de ses cours, il s'est écarté totalement des thèmes qu'il voulait aborder d'habitude. Il parle plutôt d'Histoire et de Géographie, de pratiques traditionnelles de peuples fascinants à l'autre bout du monde en Amairikdusud ou en Ausséany, selon le fil de la conversation, avec des centaines de digressions, et surtout il apprend l'anglais au gamin. C'est lui qui a insisté - « Pour pouvoir raconter des histoires aux soldats qui ne parlent pas arabe comme toi » expliquait-il.
Le professeur a un jour décidé de lui faire découvrir un peu la musique occidentale. Mais pas n'importe quelle pisse acidulée ; dans les trajets entre les différents villages où il faisait cours, l'instituteur écoutait souvent des vieux rocks, du punk surtout, et ses précurseurs. C'est ainsi que le petit découvrit le garage rock.

***
*
***

2012
On est dans un bar de Paris. Lumières tamisées, un groupe de jazz au fond de la salle joue un morceau langoureux. Au comptoir, un garçon au teint mat porte un jean, un t-shirt gris et des dizaines de bijoux, look étonnant qui attire le regard d'une fille blonde qui doit avoir à peu près son âge. Elle quitte sa bande d'amis et s'approche de lui. Il ne la remarque pas tout de suite, malgré les claquements de ses talons beiges et les jolis volants de sa robe qui se soulèvent à chaque pas. Il ne la remarque pas tout de suite quand elle l'aborde d'un « Salut, moi c'est Magalie, et toi ? ».
Elle n'a pas l'habitude de se prendre des râteaux comme ça, d'habitude les garçons lui répondent au moins qu'ils ne sont pas intéressés ; et c'est rare, avec son minois, qu'un garçon lui réponde qu'il n'est pas intéressé.
Et puis soudainement le jeune homme jette un œil sur sa droite, l'aperçoit enfin. Il porte ses mains à ses oreilles et enlève les écouteurs auparavant cachés par sa chevelure. En sort de la musique rock à plein volume. Il désactive son baladeur et lui demande : « Vous m'avez dit quelque chose ? »
Elle sourit, rougit. Ce type, il a une présence folle. Elle ne sait pas dire quoi, ce n'est pas juste ses cheveux un peu longs, son regard fascinant ou ses multiples colliers, bracelets, bagues et ses boucles d'oreille ; il a un truc qui rend les autres monstrueusement fous, ce type.
« Je... en fait je m'appelle Magalie et je voulais te parler parce que tu as l'air  symp... symp... »
Quand il plante ses yeux dans les siens, elle fond.
« Enchanté Magalie, je suis Ghânim. »
Il lui offre un verre et ils commencent à parler. Il la drague aisément, elle répond avec plaisir et se dévoile peu à peu à lui. Elle est étudiante en histoire de l'art, elle aime le jazz – c'est pour ça qu'elle est venue dans ce bar ; lui est venu pour le rapport qualité-prix des alcools, mais cela ne les empêche pas de plutôt bien s'entendre. Et puis vient la question : « Et toi alors, Ghânim... Tu viens d'où ? »
Il ne conte plus d'histoires autant qu'avant, comme Maman lui avait appris, mais au fond, on ne perd jamais cette capacité.

***

On est en 2010. La scène underground de Leipzig est fascinante. Il paraît qu'un des plus grands compositeurs occidentaux y a vécu, c'est du moins ce qu'on a expliqué à Ghânim. Mais lui se moque de ce que faisait cette homme, de la musique classique, pas ce qu'il préfère : à Leipzig, l'électro et le rock sont les rois du monde de la nuit. Il a du mal avec la langue allemande, mais son anglais s'est considérablement amélioré ces derniers mois, et ça lui suffit pour s'en sortir. Mais parfois, il peine à se faire comprendre et rage intérieurement, « Je n'aurais pas dû perdre de temps avec le français et me mettre à l'allemand directement. » Il ne pouvait pas savoir à l'époque que les autorités françaises finiraient par le trouver, se rendre compte qu'il n'avait pas de papiers et tenter de le virer du territoire. Il a fui vers l'Allemagne quand la police l'a trouvé, il y a environ trois ou quatre mois.
Aucune envie de retourner en Irak.
Et un de ces quatre, il devrait enfin réussir à l'obtenir, ce statut de réfugié, non ?
Cela fait désormais trois ans qu'il avait quitté le pays. Sans dire au revoir au Père ; Maman a beaucoup pleuré quand il lui a fait ses adieux, mais elle a compris. Cela faisait un moment qu'elle se doutait qu'il ne resterait pas là. Quand l'instituteur a arrêté de venir voir Ghânim parce qu'il devait rentrer aux Etats-Unis, le gamin s'est retrouvé seul et toujours aussi assoiffé d'en savoir plus sur le monde. Il ne pouvait pas rester dans ce petit village perdu dans pays ravagé, Badgad en ruines et le peuple en sang. Aujourd'hui, il a dix-sept ans et il a pas mal voyagé. Il était parti vers l'ouest d'abord, il est arrivé en Egypte où il a rencontré pour la première fois des membres d'une des Familles, des Dorn fanatiques d'architecture. Depuis l'Egypte, il a trouvé des bateaux vers la Turquie, et là il a commencé son tour de l'Europe. Il a visité les forêts de Pologne, les châteaux de Roumanie, les fjords de Scandinavie.
Enfin, il s'est dit qu'il devrait se poser quelque part, s'établir, tisser des liens durables avec des gens et trouver un job pour ne plus vivre de la précarité – une sorte d'esprit rationnel s'était emparé de son cerveau. Il voulait aller au Royaume-Uni ; il baragouinait assez mal les langues des pays qu'il a traversé, il n'y avait que l'anglais qu'il parlait à peu près clairement. Il a déchanté à Calais en découvrant l'herméticité des frontières entre le continent et l'outre-manche. Il est donc resté en France environ six mois avant de devoir se tirer en Allemagne.
Avec son petit poids, sa silhouette très longue et fine, son agilité, son immense souplesse et ses muscles, il a déjà réussi à se produire sur diverses scènes en tant que contorsionniste. Il ne raconte plus autant d'histoires qu'avant, ça paie moins – surtout quand on ne maîtrise pas la langue locale – alors il a délaissé depuis quelques temps l'art de la parole pour cultiver les capacités physiques de ses origines Luskan. Mais ça ne suffit toujours pas pour vivre, alors il fait aussi des petits boulots ça et là. A ses employeurs, il ment sur son âge et son origine : il a vingt ans et il est turc – en France, il se disait algérien, bref on s'adapte.
Et ses maigres économies partent toutes dans des concerts. Ce soir, il va écouter un musicien venu du Québec ; mais il n'a pas l'air d'un Québecois, il cultive une sorte de... disons d'esthétique, quelque chose qui dépasse le normal. Il s'appelle Mark Sultan. Il arrive sur la petite scène du bar où le concert a lieu, turban violet sur la tête, longue robe assortie, air halluciné, une guitare dans les bras. Et c'est divin.
Ghânim a déjà entendu des Sonnen jouer ; il était tombé sur une communauté de Sonnen très sympathiques en Moldavie il y a quelques années. Mais là, c'est mieux que tout, c'est la transcendance faite musique.
Ce jour-là Ghânim jura fidélité à Mark Sultan et à sa façon endiablée de jouer de la guitare.

***

« Mark Sultan ? Connais pas » lâche la blondinette. Ghânim soupire. Un jour, le monde reconnaîtra le talent et le génie de Mark Sultan. « Écoute » répond-il en tendant une oreillette à Magalie, « écoute et tu comprendras ».
Cette nuit, Ghânim dort chez Magalie. Parce que non seulement Mark Sultan est un dieu de la musique, mais en plus son I'll be loving you est merveilleux pour séduire les filles.

Il se réveille lentement le lendemain matin, tiré par l'odeur des œufs que fait cuire sa conquête nocturne dans le petit studio sous les toits. Elle lâche un « Ah tu es réveillé ! Bien dormi ? » Il acquiesce silencieusement en se relevant. C'était pas mal hier soir, ça lui a fait un peu oublier Hector. Elle amène une assiette d'oeufs brouillés avec des toasts à Ghânim, il la remercie et commence à manger. Elle s'asseoit aux pieds du lit, le regarde de ses grands yeux gris. Silencieusement.
Et peu à peu Ghânim se sent... comment dire... gêné. D'accord, ils ont couché ensemble et ils prennent leur petit-déjeuner ensemble, mais cette façon de le regarder sans rien lui dire, ça le met mal à l'aise.
« Magalie... Ca va ? 
- Tu peux me raconter la fin de l'histoire ?
- De l'histoire ?
- Oui. Hier, tu t'es arrêté au concert de Mark Sultan. Je veux savoir la suite. »

***

Retour en 2010. Mark Sultan est un dieu aux capacités surnaturelles. Ghânim s'en rend vite compte : envoûté par la musique de cette divinité, il vit son premier coup de foudre. Au pied de la scène, un garçon magnifique danse.
Il l'aborde, dansent ensemble un moment. Après le concert, ils vont fumer quelques joints ensemble en errant dans le Leipzig nocturne. Le garçon s'appelle Hector, il a vingt ans, yeux verts immenses et sourire ravageur.
Ghânim n'était plus vierge depuis longtemps, il avait perdu sa virginité à quinze ans auprès d'une fille rencontrée dans une communauté altermondialiste dans les Balkans ; il avait même eu un nombre de conquêtes non négligeable, femmes comme hommes, il se moquait de ces considérations  ainsi que des labels le désignant bisexuel – il s'était toujours vu essentiellement comme un homme libre qui serait nettement plus heureux en s'affranchissant de toutes ces normes que l'on cherche à imposer à chaque individu. Bref, Ghânim vivait sa sexualité de façon épanouie ; mais jamais il n'avait ressenti une joie pareille à celle qu'il a ressenti dans le lit d'Hector.
Avec Hector, les barrières de la langue n'avaient pas beaucoup d'importance. Hector était un excellent musicien, maîtrisait la guitare mais aussi la basse, l'ukulele, le violoncelle et l'harmonica. Il communiquait ses émotions par la musique, Ghânim par son corps, et l'entente était merveilleuse. Au bout de quelques semaines, dans un anglais malhabile, Hector lui confia un secret : il appartenait en fait à une grande famille d'artistes hors du commun, la famille des Sonnen ; Ghânim rit en entendant ce nom, et lui confia à son tour, dans un allemand très maladroit, ses origines Luskan.
Leur rencontre était un cadeau du destin.
Croyaient-ils.

Même les couples les plus merveilleux peuvent connaître des périodes sombres. Au bout de cinq mois de vie commune, Ghânim et Hector se disputaient trop. Les tensions empiraient à chaque fois. Et un soir, ils en vinrent aux mains.
Ghânim ne se souvient plus de qui a décidé de leur rupture. C'était une période trop atroce, sa mémoire en est sortie lacérée, comme si Hector avait planté des lames couvertes d'acide dans son crâne. Il ne se souvient plus de qui a décidé de leur rupture, mais il se souvient de leur rupture.

Quelques semaines après, il a trouvé une place dans un cirque itinérant grâce à ses capacités de contorsionniste et voyage la troupe à travers l'Europe. Il est logé, nourri, a un travail épanouissant, se tape plusieurs personnes différentes par semaine, mais il n'arrive pas à retrouver le même plaisir qu'il avait dans les bras d'Hector.

***

« Et voilà comment je suis revenu en France. Et en plus, mes patrons m'ont aidé pour obtenir des papiers. »
La fille le regarde, la bouche entrouverte, les larmes aux yeux. Elle ne s'énerve pas en apprenant que son amant passager pense sans cesse à un autre, trop émue par la conclusion de l'histoire racontée par Ghânim. Et elle n'arrive pas à comprendre pourquoi – les faits sont finalement relativement courants, les mots choisis n'étaient pas bouleversants, mais il y avait quelque chose dans la façon de raconter de Ghânim qui appuyait sur les parties de son cœur qui rendent fondamentalement triste.

***

Quelques semaines après, la troupe du cirque part en Bretagne. Ghânim en profite pour faire, lors de quelques jours de congé, un premier passage à Muzenn – d'autres Artistes rencontrés au cours de ses voyages lui en avaient parlé, autant en profiter pour essayer de rencontrer des gens comme lui. Cet endroit était fort sympathique mais il ne put y rester longtemps, contraint par son emploi.

C'est en quittant Muzenn qu'il se rendit compte qu'il y avait quelque chose qui n'allait vraiment pas dans sa vie.
Son cœur brisé, il ne pouvait rien y faire sinon le laisser cicatriser lentement. Mais cet emploi dans lequel il s'ennuyait de plus en plus, pourquoi le garder ? Vivre de ses acrobaties était plaisant auparavant, mais ce n'était pas pareil que... comment dire... certes, les contorsions attiraient en général plus de spectateurs que les contes de fées, mais raconter des histoires était pour lui comme une seconde nature, une façon de vivre – non, un art de vivre. Il ne pourrait pas être heureux toute sa vie en faisant des cabrioles sur la piste d'un cirque, il le savait.
Il mit un certain temps à se convaincre de quitter son emploi – ses employeurs l'avaient aidé avec ses papiers, il leur devait une certaine fidélité, et puis il avait à manger. Mais il ne permettait pas au cœur de son art de battre, et sans ce cœur là il savait qu'il ne pourrait vivre correctement plus longtemps. Il a déjà perdu son cœur amoureux, ne tuons pas le cœur artistique.
Mark Sultan serait-il heureux s'il avait fait de la musique classique et non du garage rock ? Ghânim en doute. Sultan a écouté son vrai cœur artistique et il vit ainsi, de son rock merveilleux et envoûtant, de son rock qui fait tomber amoureux et qui bouleversera un jour l'humanité entière, de ce rock annonciateur d'un nouveau monde, prophète né dans un garage. Non, Sultan trahirait son cœur et l'humanité entière s'il faisait autre chose que du rock ; comme Sultan, Ghânim ne veut pas trahir son coeur et sa nature, il faut cesser les contorsions absurdes.
C'est après un spectacle à Vienne que Ghânim annonce son départ de la troupe.
A partir de maintenant, il redeviendra un conteur.

***
*
***

On raconte que l'on croise parfois Ghânim sur les routes d'Europe, des écouteurs dans les oreilles qui hurlent à fond la musique du dieu Mark Sultan. Il échangera un peu de chaleur, d'eau et de nourriture contre des histoires fabuleuses de djinns et de dragons en diverses langues - l'anglais et le français sont celles qu'il maîtrise le plus après son arabe maternel, mais il s'est remis à l'allemand. Au cas où il recroiserait Hector.
On raconte aussi qu'on pouvait voir Ghânim récemment à Stonehenge, et qu'il y aurait affirmé vouloir aller à Muzenn bientôt.


 


 
Mens sana in corpore sano

 
Ghânim al Qulûb n'est pas très grand il est vrai, avec son mère soixante-dix, ni très musclé, assez frêle même avec sa cinquantaine de kilos, mais son regard noisette prend parfois des nuances presque dorées qui troublent ses interlocuteurs et il maîtrise l'art du sourire craquant. Sa démarche, souple et agile, son port de tête altier, sa façon de se mouvoir attire l'attention aisément. A cela s'ajoute ses tenues toujours ornées de dizaines de bijoux dorés ; il a abandonné les tenues traditionnelles qu'il portait en Irak depuis longtemps, si ce n'est pour certaines mises en scène, mais il ne renoncera jamais aux tintements des bracelets et des colliers d'or sur sa peau. En somme, Ghânim n'est pas quelqu'un qui laisse de marbre. Et ce n'est pas pour le déplaire : Messire al-Qulûb est un séducteur.  La vie est beaucoup plus amusante quand on fait des rencontres et que l'on profite des plaisirs de la chair, n'est-ce pas ? Il vit mené par sa philosophie hédoniste et une volonté de libertés immenses. Il aime plus que tout voyager, découvrir, assouvir sa curiosité insatiable et son besoin de connaître des histoires venues du monde entier. Il n'aime pas avoir des contraintes sur le dos, des responsabilités désagréables à accomplir ; au contraire, il se rêve comme une plume volant au gré du vent du destin, insouciant et profitant pleinement des paysages et des rencontres. Il souhaite n'avoir aucune attache, si ce n'est le lien qui le relie à son art.
Raconter des histoires est inscrit profondément en lui. Durant plusieurs années il a délaissé l'art du récit, avant de prendre conscience de l'importance que cela a pour lui. C'est comme un deuxième cœur qui bat à la place de celui qu'Hector a massacré – Hector, il ne peut s'empêcher de penser à lui. Un deuxième cœur qui l'aide à vivre. Et il ne vit essentiellement que pour ça, aujourd'hui, conter des histoires qui émerveillent les autres. Sa présence scénique l'aide considérablement à emporter ses interlocuteurs dans les mondes qu'il décrit, c'est presque comme une aura qui se dégage de sa peau, de sa gorge et de ses gestes – certains le trouvent trop maniéré, mais Hector lui assurait que c'était charmant, tout cela était charmant.
Il y a une deuxième chose qui l'anime : Ghânim a beau être un Luskan et non un Sonnen, il est fou de musique, ou plutôt fou du garage rock. Et plus particulièrement la musique de Mark Sultan. Mark Sultan, c'est un dieu de la musique qui mérite d'être vénéré, un prophète d'un genre nouveau qui rendra le monde épris de lui-même, qui détruira les conflits pour les remplacer par des passions amoureuses folles, qui réparera les conflits et arrêtera les problèmes en Irak, Ghânim en est convaincu – mais l'anglais n'est pas sa langue maternelle, il est possible qu'il n'ait pas tout compris.
Hector aussi trouvait la musique de Mark Sultan incroyable.
Et décidément Ghânim ne peut s'empêcher de penser à Hector.

 


 


 


 
Et vous ?

 
Comment avez-vous connu Muzenn ? Il y a un mec qui m'a harcelé sur Skype.
  Avez-vous des remarques à faire ? Ce mec pue.
  Autres ? Je tiens à m'excuser auprès de toute la culture irakienne et des différentes cultures arabo-musulmanes pour les possibles horreurs que j'ai écrite, notamment au sujet des prénoms que, je l'avoue, j'ai trouvé en traînant sur Wikipédia et auprès de toutes les ONG qui sont allées en Irak parce que franchement je n'ai pas du tout fait de recherches précises sur la situation, auprès des historiens pour les éventuels  plantages dans les dates.

 


Dernière édition par Ghânim al-Qulûb le Dim 20 Avr 2014 - 21:39, édité 14 fois
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Le Clown
J'ai un gros nez rouge, deux traits sous les yeux
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MessageSujet: Re: Ghânim al-Qulûb   Dim 13 Avr 2014 - 21:32

...Ce mec est génial et je ne le remercierai jamais assez I love you

Je me permets de te souhaiter la bienvenue en tant que seul représentant actuel des Luskans, ravi d'être rejoint *tire son chapeau imaginaire*

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Ghânim al-Qulûb
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MessageSujet: Re: Ghânim al-Qulûb   Dim 20 Avr 2014 - 21:41

Fiche finie. ♥
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Alexandre de Narjac
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MessageSujet: Re: Ghânim al-Qulûb   Lun 21 Avr 2014 - 11:26

J'aime bien.
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Iestin Cabedoce
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MessageSujet: Re: Ghânim al-Qulûb   Lun 21 Avr 2014 - 21:42

Bienvenue dans le monde !

Après un peu de retard (il faut m'excuser, j'étais à un festival de danse... ouioui, je danse très bien...), j'ai le plaisir de te valider ! Un personnage original et une fiche vraiment agréable à lire, merci *.*

Amuse-toi bien !
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MessageSujet: Re: Ghânim al-Qulûb   

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Ghânim al-Qulûb

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