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 Parfums de peur et de douceur

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Le Clown
J'ai un gros nez rouge, deux traits sous les yeux
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Messages : 50
Date d'inscription : 14/01/2014

MessageSujet: Parfums de peur et de douceur   Mar 18 Fév 2014 - 18:44

Le climat picotait étrangement la peau – pierres, soleil, nuages, eau. Le vent glissait, plein d’une douceur à laquelle le clown n’était plus habitué, avec une fraîcheur reposante, lénifiante. Le vent, ici, n’avait pas le même goût. Il était habitué à celui, brûlant, sec, puissant, des côtes espagnoles ; il en avait le visage dur et salé, même si la couche de maquillage blanche permanente, sur son visage masqué de clown, avait empêché au soleil de laisser la moindre trace de sa présence sur sa peau. Il aurait pu être en Afrique ou en Scandinavie que ça ne changeait rien à son apparence. Mais le goût, et l’odeur, étaient radicalement différents à sa personne.

Elle avança dans la forêt, shplosh, shplosh, ses chaussures trop grandes s’enfonçant dans la terre mouillée. Elle n’avait pas grand souvenir de Muzenn, ou même de la Bretagne en général. Si elle connaissait par cœur chaque ruelle de Paris, chaque détour, chaque librairie, chaque théâtre, chaque parc, chaque vendeur de kébab, chaque musée, chaque quai de Seine, la Bretagne n’était qu’un flou marin dans son esprit. Elle était venue, enfant, avec ses parents, trois fois – souvenirs violents de flammes qui volent, de mots versés dans l’ombre, déclamés par les poètes, de sculptures fantasmagoriques, de fleurs de papier. Rien de précis, rien qui se suive, rien de chronologique ou de coordonné. Juste des morceaux de souvenirs en vrac, qu’elle ne pouvait plus remettre dans l’ordre. Il ne restait que l’impression : le vide au creux de son ventre, la fascination, le silence du respect profond qu’on a pour ce qui marque.

Il était revenu deux fois de lui-même, pendant sa troisième décennie – il se souvenait d’avoir participé aux festivités, du jonglage, du jeu. Il avait parlé avec les enfants, beaucoup, guidé les gens vers un endroit puis un autre, participé à des joutes d’impro avec d’autres Luskan. C’était un jeu différent que de contribuer à l’organisation, à la réalisation de la fête. Et puis ces Muses, ces Muses représentées partout – ces Muses qui devaient l’Inspirer, qui devaient le Protéger, selon certains Artistes particulièrement fervents et croyants. Lui fixait leurs visages fixes, leurs visages de statue, sans comprendre. Et puis il repartait à Paris. Fatalement. Comme s’il n’y avait rien d’autre à faire, simplement parce que c’était ce qu’il avait toujours fait, et que les gestes de l’habitude s’étaient ancrés en lui plus sûrement que l’hameçon du plus grand des pêcheurs.

Si cet endroit était fortement lié aux Talents, et à tout son héritage, elle avait pourtant l’impression d’être ici comme une étrangère. Oh – quelque part, elle était étrangère partout, partout un peu à côté de ses chaussures, partout dans ses vêtements colorés de spectacle, tranchants avec la réalité. Mais Paris était sa Ville. Et l’Espagne était son Pays. Muzenn… Muzenn, c’était le sol, le sol qu’elle touchait par sauts, bondissant par-dessus les années avant de l’effleurer à nouveau, de plier les genoux, de repartir. C’était la première fois que Muzenn était une destination, plutôt que l’évidence d’une chute qui devait bien se finir quelque part.

Bientôt il arriverait au Château – trouverait quelques réponses, peut-être, à toutes les interrogations qui lui bouleversaient la tête.

Mais pour l’instant, elle était encore avec son baluchon sur l’épaule, dans la forêt. Elle passa un tronc – se figea.

Il n’était pas seul.

Devant elle, une femme aussi surprise qu’elle de voir un autre être surgir au milieu de tout ce vert forestier. Elle avait une pomme de pin dans les mains, et quelques épines de l’un des pins environnants. Elle sentit immédiatement la frayeur de l’autre, qui cherchait déjà, ses yeux bougeant à toute vitesse sur ses vêtements colorés, si elle avait face à elle une source de danger. En écho, sa frayeur à elle, à l’idée de ce regard extérieur, ce regard plein d’un jugement potentiel – elle se laissa glisser instinctivement dans son rôle, dans le jeu, dans le théâtre. Etre une autre, pour ne plus être elle-même, jouer, se cacher, se révéler. Elle était à Brocéliande – le lieu le plus empli des Talents de France, et c’est sans difficulté que son rôle s’en imprégna. Elle serait ce qui rassurerait celle qui lui faisait face, agirait de la façon la plus rassurante possible.

Pour cela, serait-il homme, femme ? Silencieux, bavard ? Tout dépendait de son regard à elle, tout dépendait des pensées qu’elle allait avoir, dans les secondes qui suivraient, tout dépendait de ce qu’elle exprimerait, par son corps, son expression, sa respiration, ce qu’elle projetterait aussi. Alors le Clown s’en emparerait, et saurait enfin qui être.


Dernière édition par Le Clown le Sam 30 Aoû 2014 - 16:23, édité 1 fois
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Pernelle Grâce
La Grenouille semi-muette
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Dim 23 Fév 2014 - 21:10

Le roseau est toujours plus vert que le marais d’à côté. C’est dans cette conviction que Pernelle avait déménagé à Muzenn. Et elle espérait que cette fois-ci le roseau serait si vert qu’il n’y aurait pas trace de Profanes. Grâce à la fortune de ses parents et les économies qu’elle-même possédait, elle avait repéré un local à céder qu’elle avait de suite acquis. Bien sûr il n’avait rien d’une parfumerie, et de par les quelques éléments restants, elle avait deviné qu’il s’agissait d’une ancienne épicerie. Elle ne savait pas trop encore comment décorer et agencer l’espace, avant de pouvoir ouvrir. Il restait actuellement une vieille tapisserie orange délavé qui ne lui plaisait pas le moins du monde. Hors de question de vendre dans un pareil visuel. Il lui fallait de quoi mettre en valeur ses produits. Produits qu’elle confectionnait en très peu de quantité. Elle préférait le sur mesure, trouver l’exacte formule qui correspond à l’exacte personne. Mais il lui fallait toutefois un inventaire de base. Aussi partait-elle chercher quelques inspirations et ingrédients à distiller.

Elle quitta le village à pas feutré, désirant la tranquillité de la solitude pour ce moment de repli et de concentration. Elle connaissait déjà sa première destination : la forêt de Brocéliande. Voilà longtemps qu’elle désirait s’introduire dans ce lieu mythique, tout comme elle avait savouré chaque instant passé dans les pyramides d’Egypte. Elle se nourrissait de cette magie invisible pour se rendre plus forte intérieurement. Elle s’enfonça assez loin entre les arbres avant de s’arrêter. Elle posa la panière apportée pour recueillir ses ingrédients, et s’assit sur une pierre. La tête en arrière, sous la chaleur du soleil qui réchauffait le parterre humide, elle ferma ses paupières et se vida de toute émotion.

Se retrouver seule face au monde spirituel était jouissif. Elle appréciait chaque seconde de silence et bientôt écarta ses narines pour se régaler des odeurs. Elle sentait les pins, les aiguilles, des feuilles de hêtre, l’humidité de la pierre et celle de l’herbe. La boue également causée par la récente pluie, et la mousse nourrie de la météo bretonne. Son sens favori frétillait devant tant de nouveautés. A Lyon il était envenimé par la pollution et les égouts prédominants. La ville était une horreur pour son nez, à grands coups de cigarette, d’alcool, d’essence et d’excréments d’animaux. Ici tout semblait plus pur, plus naturel, plus sain. Ici était le paradis des odeurs. Elle aurait voulu combiner cet endroit avec ceux d’Egypte. Le sable et l’eau. Les épices et les pins. Elle le tenterait, dans ses parfums.

Enfin elle rouvrit les yeux, les plissa face au soleil et se releva en douceur. Pas de mouvement trop brusque afin de ne pas avoir la tête qui tourne. Faire un malaise en pleine forêt vide de toute présence humaine ne serait pas de bon augure. De surcroit alors qu’elle ne connaissait encore personne. Pas un pour s’inquiéter de son absence. Elle frissonna à cette idée et ressentit le malaise d’être suivi. Aussitôt l’arôme pesant et fort de la rose lui titilla les narines et elle devint pâle comme un linge. Ses pupilles s’humidifièrent et son cœur accéléra la cadence. Elle souffla un grand coup pour se calmer, se traitant d’idiote de réagir ainsi. La rose n’était qu’un fantasme pur, puisqu’il n’y avait pas cette fleur dans cette forêt. De la paranoïa, pure et dure. Elle reprit en main son panier et fixa son esprit sur les éléments qui pourraient lui servir dans ses formules.

Elle dénicha de la mousse, encore engorgée, qu’elle découpa délicatement avec respect à l’aide d’un petit couteau suisse. Elle la mit sur le côté et fit attention à ne rien rajouter dessus. L’écraser serait la priver d’eau et ne garderait donc pas la même fragrance. Elle ne pouvait pas réellement capturer l’odeur de la pierre humide, mais en enveloppa toutefois une du linge qui recouvrait le fond du panier, espérant qu’il absorberait la moiteur et par là la senteur. Elle se doutait bien qu’il sécherait entre temps, mais voulait voir au bout de combien de temps exactement, afin de retenter l’expérience un jour de pluie pour s’emparer de cette spécificité qui apporterait sans aucun doute une originalité non négligeable à sa prochaine création. Enfin elle ramassa quelques pommes de pin et cueillit également de simples aiguilles. Elle en avait toujours en main lorsqu’elle tomba nez à nez avec elle. Ou lui.

Préoccupée par ses formules, elle avait fait abstraction de son ouïe et sursauta donc en découvrant l’autre. Un très léger cri lui échappa même. Si léger qu’elle ne sut pas s’il parvint aux oreilles adverses. Elle se figea et son sang se mit à bouillonner de toutes parts. Elle psychotait sûrement, mais se retrouver seule avec un inconnu dans un lieu si désert ne valait rien de bon. Elle déglutit et fixa cet étrange inconnu. Le fait même de ne pas parvenir à savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme la mettait extrêmement mal à l’aise. Son visage était entièrement peint, à la façon d’un clown. Les vêtements faisaient référence également au même personnage de cirque. On ne pouvait s’y tromper, même si on ne fréquentait pas les cirques, comme Pernelle. Ses parents l’y avait bien emmené une ou deux fois avec son frère, mais pas de quoi se prétendre spécialiste. Quand bien même un clown lui faisait face et la fixait, sans piper mot.

Et puis, soudain, dans la seconde même qui suivit, toute trace d’angoisse la quitta. En face d’elle se trouvait non plus un inconnu, mais une jeune femme rigolote. Qui souriait paisiblement, et dont les cils battaient avec l’innocence d’une enfant. Elle ne lui ferait aucun mal. Bien au contraire. Elle la ferait rire. Et la comprendrait, tout aussi perdue qu’elle, cherchant la même sérénité. Le confort d’être au bon endroit, au bon moment.
Alors la jeune femme s’avança, timidement, mais tout de même. Le premier pas. Plutôt rare chez elle. Il la fallait en confiance. Elle présenta sa pomme de pin à son amie, car nul doute qu’il devait s’agir d’une amie pour inspirer le rire.

-Bonjour. Je ramasse des odeurs.

Elle sourit, avec toute l’espérance de ce que représentait cette fille-enfant. Elle voulait se sentir chez elle ici, jamais en danger, toujours bienvenue.

-Et toi ?
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Le Clown
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Mar 25 Fév 2014 - 18:02

La petite sirène qui lui faisait face devenait dryade, nymphe des forêts, nymphe effrayée par la présence incongrue du Clown.

Rassurante.

C’était le mot clef, l’intention sur laquelle elle se concentrait, le cœur de son personnage, qu’elle enveloppait de son être, qu’elle caressait comme un chaton, qu’elle protégeait entre ses mains comme on cache un trésor, une jolie pierre trouvée par terre, ou la plume d’un oiseau. Après – il lui suffisait de trouver la posture, l’expression, la Voix, et d’être. Etre ce personnage, et se mettre au placard. Pas de sous-texte, construction d’une nouvelle réalité. Le Clown masque, l’âme réelle enfermée à double tour au fond d’un cœur qui saignait trop pour s’ouvrir – une phrase tellement fausse à la fois. Pour être Clown elle ne s’enfermait pas, ne se cachait pas ; au contraire, elle se dévoilait au grand jour, jetait ses boyaux au regard de tous, se mettait en danger permanent en dévoilant les élans même de son être, les élans spontanés, les élans non réfléchis, non pensés, il n’y a que comme cela qu’elle pouvait exprimer le vrai par le faux, le faux par le vrai. Le sous-texte n’existerait pas, elle n’aurait aucun recul sur le personnage qu’elle deviendrait.

Rassurante, elle se voulait rassurante. Elle prit conscience du personnage, puis en prit connaissance, avant de l’embrasser, de le devenir.

Elle était femme. Elle souriait, heureuse, gentille, curieuse, amusée de tout ce qui l’entourait, perdue un peu, perdue dans cette forêt si vaste aux branches comme des bras qui s’étendaient de partout, mais – elle n’avait pas peur, puisqu’elle avait, devant elle, une autre femme, qu’elle n’était pas seule, qu’elles pourraient retrouver le chemin, ensemble !

Le Clown accepta la pomme de pin avec bonheur, laissant échapper une petite exclamation de joie, et apporta le fruit boisé à ses narines, pour en respirer le parfum, profondément – inspiration réelle, son ventre qui se gonfle. Elle rit.

La question – la femme qui lui demandait l’Objectif, la raison d’être du personnage. Elle n’avait que peu de temps pour en trouver une. Puis tout s’agencerait autour de cet Objectif, chaque geste serait l’incarnation de la précision, une précision qui ne tendait que vers cette même idée centrale. Le reste, elle improviserait autour.

Elle était femme, presque enfant, elle aimait rire, elle trouvait son assurance dans la présence des autres, elle était dans la forêt, avec son baluchon, et elle était perdue. Elle était Clown – une jeune Luskan qui avait le rire pour compagnon, le jeu pour vie. Elle voulait, simplement, rire et faire rire, sans chercher plus loin. Parce qu’il n’y a pas assez de gens qui rient, qu’il y en a trop sur Terre pour apporter des larmes, et que, dans son déguisement à carreaux multicolores, on pouvait oublier, un peu, quelques instants, l’existence du gris, on pouvait oublier les autres, on pouvait se contenter du moment présent, des couleurs, de l’amour poignant, présent des enfants – le premier élan est toujours le bon, quand on était enfant on offrait sans raison des fleurs aux inconnus des bouquets de bon cœur et puis sans retenue on allait voir ailleurs…. Elle était ce petit clown, ce petit enfant qui offrait des bouquets à ceux qu’elle croisait, sans rien leurs demander de plus. Elle offrirait un bouquet à la jolie dame. La composition était évidente, sa posture parlante - elle avait l’air d’avoir seize ans… Il lui fallait être vraisemblable, aussi – que la jeune femme blonde puisse croire en elle, que l’angoisse ne revienne pas l’attaquer. Mais il n’y avait aucune raison que l’angoisse revienne – le Clown puisait dans son absence réelle d’intention belliqueuse, puisait dans un sentiment réel de joie ressentie par le passé, et projetait sur elle, projetait l’envie de la connaître, l’envie de la protéger, l’envie de l’aimer…

- Je jouais dans la forêt, mais ce n’est pas très drôle, sans copine de jeu ! Et puis, je me suis perdue…

Sa voix, dont le timbre naturel était extrêmement neutre, lui permettait des nuances insoupçonnées lorsqu’elle jouait ses personnages. Elle l’avait légèrement relevée, partant vaguement dans les aigus – sauf à la fin de ses phrases, qu’elle avait appris à poser – et le ton en était léger, enfantin. Sa voix portait, claire, articulée, facile à comprendre ; elle était à la fois facile et agréable à écouter, et appelait à la confiance. Pour parler avec autant de sincérité, de naturel, de spontanéité, ne fallait-il pas être soi-même innocence ? Elle demanda, pleine d’un enthousiasme qu’elle essayait en même temps de ne pas trop projeter, par politesse :

- Est-ce que je peux la garder ?


Elle tenait la pomme de pin dans sa main gantée de blanc, comme un cadeau précieux, emplie de l’envie de s'en faire un souvenir, mais aussi prête à la rendre, à comprendre qu’elle ne lui soit pas destinée. Les yeux brillants. L’odeur de la pomme de pin, ce serait un peu le rappel de l’odeur de la dame.

- Si tu veux, sur moi, j’ai plein d’odeurs différentes, des odeurs non-bretonnes, des odeurs du sud !

Le Clown fouilla dans son sac, et en sortit un coquillage. Elle le lui tendit.

- Regarde. Il a l’odeur de l’Espagne, et il est encore rempli de sable chaud…

Peut-être cette rencontre était-elle étrange. Peut-être ne dit-on pas, en rencontrant un clown dans la forêt, « je ramasse des odeurs. » La question ne se posait pourtant pas, pas pour le Clown – sur la scène, tout peut arriver, et il avait fait de la vie sa propre scène. Tout était normal. Entièrement normal…
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Pernelle Grâce
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Mer 26 Fév 2014 - 9:55

La jeune femme ne put que sourire tendrement en imaginant la petit Clown jouer dans la forêt. Il y avait milles possibilités de jeux dans cet environnement magique. Elle-même aurait aimé y jouer avec Caleb, petite. Elle gardait tout de même l'inquiétude qu'une personne aussi innocente puisse tomber sur quelqu'un de mauvais à s'amuser ainsi seule et sans défense. Et pensa donc automatiquement à lui proposer de l'accompagner jusqu'à ce qu'elle rentre chez elle, en lieu sûr. Ainsi elles se protégeraient l'une l'autre d'une éventuelle mauvaise rencontre. Elle acquiesça sans hésiter lorsqu'elle lui demanda si elle pouvait garder la pomme de pin.

-J'en ai d'autres.

Sa rencontre lui parla d'odeurs, ce qui la surprit. Lorsqu'elle évoquait son mot favori, peu de gens entamait ce sujet de conversation, pensant qu'elle était dans son monde et qu'il valait mieux l'y laisser, ne songeant qu'à des conversations plus banales ou sérieuses. Elle tendit donc la nuque pour apercevoir ce qu'allait lui présenter la jeune fille. Un coquillage ! Elle n'avait même pas souvenir d'en avoir vu d'aussi près de sa vie. Elle n'avait jamais vu la mer. Pas celle de France en tous cas. Juste les étendus d'Egypte. Dont elle était tombé littéralement amoureuse. Depuis sa première expérience, les pieds dans l'eau, elle vouait une sorte d'admiration pour ces liquides vivants. Elle prit à deux doigts le coquillage et le porta à ses narines. Il ne sentait pas les bords de l'Egypte, loin de là. La Clown parlait d'Espagne. Ce pays avait l'air merveilleux, et elle sentait à travers l'objet le sel, le sable, la brûlure du soleil et d'autres notes qu'elle ne connaissait pas. Du sucré aussi, ce qui la surprit, allié au sel. Les yeux clos elle tentait de s'imaginer une plage du Sud, avec des hommes et femmes lézardant sur le sable, des petites boutiques en plein air vendant souvenirs, glaces et spécialités espagnoles.

-Je peux le garder ?

Elle entrait dans le jeu de cet échange étrange. Peu habituel, certes, mais frais, spontané et bon.

-Je ne connais pas l'Espagne et cette odeur est donc nouvelle pour moi. Je pourrai l'associer à celle de la Bretagne et donner l'impression d'une forêt au bord de la mer.

Elle parlait presque plus pour elle-même que pour sa nouvelle - amie - ? Parler de son art n'était pas chose courante pour Pernelle et elle pensait en silence, quelque fois à voix haute quand vraiment la solitude se faisait sentir. Elle n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien dire, pour papoter comme le fond des milliers de français et d'étrangers. Mais cette nouvelle compagnie lui donnait envie de se livrer, un peu. Peut-être était-ce cela l'indépendance, au fond : se livrer.
En retour elle voulut chercher quelque chose de chez elle à faire sentir au Clown. Elle n'avait pas emporté grand chose, peu désireuse de souvenirs de cette ville qu'elle avait fini par détester. Certes, elle n'avait rien sur elle, mais elle pouvait tenter de le décrire. Mais décrire quoi, elle qui repoussait chaque fragrance de ce lieu maudit et pollué ? Elle chercha donc dans les moments passés avec Caleb ou ses parents. C'étaient des moments appréciés, elle y trouverait donc une senteur agréable.

-Tu connais le raisin ? Celui avec lequel on fait le vin. Pas très loin de chez moi, il y a une spécialité : le beaujolais. C'est un vin rouge. Je préfère le blanc en goût, mais les arômes du rouge sont bien plus développés et intéressants !

Elle se mordit la lèvre, tâchant de trouver les mots pour décrire ce que ressentait son nez. La difficulté n'était pas moindre et le vocabulaire français bien pauvre.

-On retrouve dans la boisson le contraste du fruit. La première impression est juteuse et fruitée, tandis que la deuxième est âpre, elle colle au palet et dégage de l'amertume. Quant au nez...Il peut être très varié ! Chaque vin est unique.

Elle s'assit sur une pierre non de là pour énumérer les différentes fragrances d'une boisson qu'elle appréciait et aimait analyser. C'était même devenu un jeu avec Caleb. Elle sentait et il goûtait. De choeur ils pouvaient ainsi deviner le cru servi.

-Il peut être floral et tu y devines le chèvrefeuille, la jacinthe, la fleur d'oranger, et la violette. Ou fruité et là tu as : les fruits rouges comme la framboise et la fraise, les fruits à noyaux comme la pêche, les fruits à pépins comme la poire, les exotiques avec l'ananas, et enfin les fruits secs avec la noix, par exemple.

En expliquant pour la première fois tous les arômes possibles d'un vin, elle prenait conscience de la richesse de ce breuvage qu'elle avait finit par oublier à force d'en boire quotidiennement. Elle songea à se faire envoyer de quoi faire son propre cru afin de retrouver ce plaisir là. Et peut-être d'en faire goûter au Clown.

-J'ai déjà senti des vins végétaux aussi, avec de la truffe et du pin, comme celui que tu tiens. Des épicés également avec du miel et du thym, un régal ! J'ai entendu que certains avaient de l'essence animale comme de la fourrure ou du musc, mais je n'ai jamais eut l'occasion de les sentir, ni de les boire. Et je t'avoue que ça ne me tente pas des masses. Et enfin les empyreumatiques, les plus mystérieux ! Tu y retrouves de la pierre à fusil, du café ou même du tabac !

Elle l'écoutait avec l'assiduité d'une bonne élève, ce qui lui fit plaisir. Sa gorge la tiraillait, toutefois, peu habituée à parler autant. Et elle dut la racler à plusieurs fois, sentant que son timbre cassé était fragile.

-Si tu veux, tu pourras passer à la parfumerie, je te ferais sentir et goûter. Mon frère est plus doué que moi sur les goûts, mais je me débrouille très bien quand même.

Elle plaça ses jambes en tailleur et inversa les rôles. A son tour d'être l'élève. Cela reposerait ses cordes vocales.

-Et toi ? C'est quoi la spécialité de ta région ? Tu es d'Espagne, c'est ça ?

Ce jeu lui plaisait. Il lui donnait l'impression d'être autonome, de ne pas avoir besoin de Caleb pour exister et partager son art. Et surtout il s'agissait d'apprendre encore, d'écouter les parfums inconnus. Ecouter des parfums, quoi de plus inattendu et génial pour une première journée dehors ?



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Le Clown
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Lun 3 Mar 2014 - 21:35

- Merci !

Le mot avait bondi, spontané, petite pelote de bonheur à l’état pur à l’idée de pouvoir garder la pomme de pin pour elle. Le Clown la garda entre ses mains gantées, ne souhaitant pas encore s’en séparer, trouvant un contact rassurant dans la dureté du bois. Et le même sourire, en retour, lorsque la jeune femme lui demanda si elle pouvait garder le coquillage.

- Bien sûr !

La jeune fille aimait porter le coquillage à ses oreilles, écouter les remous de la mer, puis glisser un doigt sur la surface lisse, où s’accrochaient les grains de sable. Elle l’avait ramassé dans l’eau, après avoir marché dessus, avoir été surpris de son contact… Il était plein de souvenirs. Elle n’avait jamais été possessive, cela dit, et si elle ramassait des objets à peu près partout où elle passait, des cailloux, des coquillages, des pommes de pin, des bouts de ficelle et des morceaux de papier, tout, tout ce qu’elle trouvait sur son chemin, son sac rempli d’objets inutiles qui n’étaient qu’un rappel d’une route ou d’un passage, elle n’avait aucun regret à s’en séparer, que ce soit en les posant sur un autre chemin, ou en les léguant à d’autres mains. Elle était heureuse que le coquillage plaise à cette dryade étrange aux yeux verts, heureuse aussi qu’elle y trouve une autre utilité que celle d’être une merveille aux yeux, au toucher, aux oreilles. Le Clown n’avait pas pensé à son odeur, avant qu’elle ne le mentionne…

Elle écoutait ce qu’on lui racontait, les yeux attentifs, le visage tourné vers l’autre visage, sans l’interrompre, si ce n’est par un hochement de tête ou un sourire rêveur après certaines évocations. Elle s’assit à côté d’elle – elle sentait la mousse, spongieuse et humide, et l’humidité terreuse dont s’imprégnait le tissu à carreaux de ses vêtements.

- En août dernier, en Espagne, j’ai travaillé dans les vignes… On ramassait le raisin, puis on le balançait dans d’énormes tonneaux. C’était avec un vieux vigneron, très attaché à l’ancien temps ; il disait que les machines volaient le travail des hommes, détruisaient la sueur du travail et le lien entre l'homme et la terre, et qu’il n’y avait rien de mieux que ça, le travail de l'homme avec la terre, que c’était ça qui nous faisait revivre, qui nettoyait notre âme par l’effort du corps…

Ses yeux se perdirent dans le vide, alors qu’elle se souvenait des longues heures courbées sous le soleil, à attraper les grappes alléchantes, et elle sourit.

- Il faisait du vin, aussi, et on montait dans les tonneaux pour les écraser avec nos pieds.

C’était un travail éreintant – et chaque soir, elle était tombée de fatigue au coucher du soleil, les mollets douloureux, à profiter de la fraîcheur nocturne, à trouver le repos sous le chant des grillons, avant de recommencer le lendemain, aux aurores, avant que le soleil ne tape trop fort sur les têtes et ne les empêche de continuer.

- Il nous a fait goûter celui d’une année précédente, à la fin, mais je serai bien incapable de le décrire avec autant de précision que toi !

Elle rit. Ne sut trop comment continuer. Bien qu’elle jouait sans cesse un rôle, se laissait percevoir différentes personnalités en fonction du public, elle ne mentait pas particulièrement sur son passé – pas plus qu’un autre, en vérité. Cela compliquait trop la tâche, lorsque plusieurs personnes se retrouvaient ensemble, et bien qu’ils n’aient pas assisté à la même pièce, il leurs fallait trouver une cohérence commune dans ce déguisement de Clown… Il suffisait de rester vague.

- J’ai passé ces dernières années en Espagne, oui, et je remonte depuis quelques temps. Je voulais venir à Muzenn, parce que… mon art, mon univers, ce ne sont pas les odeurs, le mien, c’est celui du rire, du cirque et du jonglage. J’ai entendu que le Château avait ouvert, que toutes sortes d’Artistes y partageaient leurs Talents, et… je ne sais pas… Mais…


Elle repensa aux balles qui transperçaient le ciel, aux étranges images qu’elle avait vu, dernièrement, à toutes les questions qui déferlaient sous son crâne aux derniers changements apportées par les nouvelles techniques de jonglage qu’elle apprenait. Elle ne dit rien explicitement – il lui semblait, instinctivement, que la femme était elle aussi une Artiste, et elle la reconnaîtrait sans mal après ces dernières paroles ; mais si elle était Profane, elle n’avait rien dévoilé, puisque le Château était, en effet, rempli d’artistes… Une majuscule passe si inaperçue, à l’oral. Mais…

- Les odeurs de l’Espagne…


Parce que, de sa région, de son passé, c’étaient les odeurs qu’elle souhaitait en retirer ; et elle les lui proposa, sur un plateau, le plateau de sa langue qui claquait sur son palais, joyeuse, vive…

- En Espagne j’ai passé beaucoup de temps à longer les côtes, et c’est le vent salé qui m’emplissait le nez… Le sel, si fort, si distinctif, que l’on retrouve encore sur ses lèvres sèches quand on y passe la langue. Et puis, le soir, l’odeur du feu qui crépite, la fumée, le bois carbonisé, les cendres qui volent. Les tortillas, aussi… L’odeur des pommes de terre toutes chaudes, au travers de l’œuf… Un tel délice ! Je pourrais t’en faire, si tu veux…

Elle la regarda, un peu par en dessous.

- Je ne sais pas vraiment décrire les odeurs. Ce sont toujours les images qui volent, les couleurs, j’aime tellement les couleurs ! Il y a les tissus des robes des danseuses et celui des éventails, qui s’accroche à la senteur du bois et du vent lorsqu’elles les font papillonner, les ouvrent et les ferment d’un geste du poignet… Des danseuses, je me souviens plus du rouge, du noir et du jaune de leurs robes que de leur parfum… Leur danse, leurs mouvements !

Elle bondit, se leva, tenta trois pas de flamenco, avant d’éclater de rire à son manque de grâce, et il y avait vraiment quelque chose de comique à vouloir imiter les espagnoles dans son accoutrement actuel.

- Qu’est-ce que c’est, ton odeur préférée ? Ou est-ce que tu n’en pas, et que c’est pour ça que tu fais des parfums ? Pour lier les odeurs entre elles, et les enrichir encore ? Tu veux bien m’expliquer ?

Elle était curieuse, curieuse de savoir pourquoi elle vivait dans le monde des odeurs, et ce qu’elle y trouvait de plus que dans celui des yeux.

- Si tu veux, avant, je te donne une dernière odeur ?

Et, s’agenouillant dans la terre en posant son sac en patchwork devant elle, elle fouilla à nouveau dedans pour un sortir une cuillère et un pot de miel.

- On me l’a offert, des gens avec la plus belle maison jaune que j’ai jamais vue, des chiens, un immense jardin qui semblait comme à l’abandon, les clefs sur la porte, ouverts au monde ! Ce sera bon pour ta voix…


Odeurs de miel et de forêt, entrelacées dans Brocéliande.
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Pernelle Grâce
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Mer 5 Mar 2014 - 22:59

Alors en Espagne aussi on travaillait le vin ! Ce pays donnait vraiment envie à Pernelle d'y voyager. Peut-être que lorsque son commerce aurait suffisamment de succès, elle se permettrait un tour du monde des odeurs afin d'enrichir son nez et sa culture. Elle aimait parler des travaux de la nature, ceux qui font suer le corps humain et le place en pleine communion avec chaque matière, chaque composant de la terre. Elle-même aurait rêvé de distiller ses ingrédients comme à l'ancien temps pour se rapprocher de l'origine du parfum, mais le matériel était trop encombrant et rare à trouver au milieu des nouvelles technologies. Elle s'était donc contenté d'acheter le plus simple possible et cueillait elle-mêmes ses fragrances plutôt que de les acheter déjà dilués, par internet.
Elle se prit un instant à s'imaginer les pieds dans les vignes. Si elle était amatrice de vin, jamais elle n'avait eut l'occasion d'en être la créatrice. Ça pourrait lui plaire, ça aussi. Elle verrait, plus tard. La parfumerie risquait de lui prendre déjà pas mal de temps.
Pernelle ne savait pas ce qu'était une tortillas, même si fille de cuisiniers. Car fille de cuisiniers français. Et la gastronomie française n'avait rien à voir avec celles des pays chauds. Elle ne put que deviner l'alliance des pommes de terre et de l'oeuf sur sa langue, mais ne perçut que le goût d'une omelette. Elle ne dirait donc pas non à une dégustation. Décidément l'une avait de quoi apprendre à l'autre et vice versa.

Lorsque le Clown admit ne pas parvenir à décrire les odeurs, elle acquiesça, compréhensive. Elle-même avait du mal à trouver les mots tant tout était cérébrale, alors pour une personne moins sensible à tout cela...Et puis son art à elle résidait dans les images, de ce qu'elle en écoutait. A chacun sa spécialité et le monde n'en était que plus diversifié.
Les danseuses. Pernelle admirait la grâce des danseuses. Leur sensualité dans les mouvements de bassin et la royauté dans leur posture de poitrine. Petite elle avait eut quelques cours de danse et avait aimé cela. Plus grande les études avaient pris le dessus, et le traumatisme avec. Se retrouver avec des profanes pour se libérer de toute inhibition n'était pas des plus rassurant. Alors, le soir, seule dans son lit, la musique de son Ipod dans les oreilles, elle dansait. Elle s'enivrait du rythme et bougeait en silence son corps dans la couette, sourire aux lèvres, se prenant à rêver d'une scène. Juste à rêver, car jamais elle ne serait faite pour cela, et que sa profession actuelle lui convenait à merveille. Mais s'inventer une autre vie l'aidait à sombrer dans le sommeil avec quiétude.
Elle sourit en voyant la jeune fille se lever pour danser, et rit avec elle face à sa maladresse. Elle l'aurait presque rejointe si ce n'avait pas été aussi court. Presque.

Sa compagne du moment était d'une grande curiosité. Ce qui lui plaisait. Mais qui pouvait s'avérer également dangereux. Elle avait parlé d'Artistes et de Château. Ou d'artiste et de château. Mais la jeune Dorn sentait au plus profond d'elle qu'elle avait bien affaire à une Famille. Sinon elle ne se sentirait pas autant en confiance, son instinct ne pouvait plus lui mentir. Pas après ce qui lui était arrivé. Elle ne répondit toutefois pas de suite à son parfum préféré et la laissa lui montrer une nouvelle surprise pour gagner du temps.
Elle sortit de son sac un pot de miel et une cuillère. Si la parfumeuse n'aimait pas trop le miel, qu'elle trouvait trop lourd à digérer, elle en appréciait toutefois la senteur et sourit. Et pensa aux chiens. Elle aimait les chiens. Avait souvent pensé à s'en prendre un, pour l'accompagner, comprendre ses silences et la défendre en cas de nouvelle attaque. Ne l'avait jamais fait, sans savoir pourquoi. Peut-être parce qu'elle ne voulait pas se servir d'un animal. Qu'il sentirait plus sa peur que son amour et en serait malheureux.
Elle trouva mignonne la façon dont la saltimbanque se soucia de sa voix.

-Ma voix ne guérira pas.

Elle prit toutefois la cuillère et se servit. Elle avala le liquide en souriant.

-Merci.

Qu'importe que le miel ne lui rapporte pas un timbre normal, l'intention était présente et plus qu'appréciée. Sa mère avait voulu la gaver de miel et d'autres produits pour lui rendre sa voix. Peut-être était-ce cela, d'ailleurs, qui l'avait dégouté du produit sucré des abeilles. Son père avait même envisagé l'opération des cordes vocales, mais Pernelle avait refusé. Sa voix la représentait, elle ne la changerait pas. Et puis, de toutes manières, elle ne parlait pas beaucoup, alors...

-La menthe poivrée.

Ses yeux s'évadèrent dans la forêt.

-Mon odeur préférée.

Ses pupilles cherchaient de quoi se raccrocher. Elle se sentait mise à nue à se dévoiler ainsi, mais c'était quoi si on l'envoutait, comme s'il lui semblait normal de se confier à cette fille dont elle ne savait pas même le prénom. Après tout ce n'était qu'une odeur. Elle n'avait pas besoin d'en connaître le sens.
Elle se voyait encore le nez collé contre le torse de son frère, s’imprégnant de cet effluve reposant. Enfant, Caleb avait eut quelques problèmes de respiration. Rien de grave, mais de quoi l'empêcher de dormir. Leur mère, peu disposée aux médicaments, lui frottait chaque soir le torse avec de la menthe poivrée. L'herbe avait prouvé son efficacité, et le garçon en avait gardé l'odeur, plaçant le geste comme un rituel avant de dormir.

-Je ne crée pas de parfum pour me créer une odeur enrichie.

Je crée des parfums pour en oublier un. Pour que plus jamais il ne me revienne et ne fasse ressortir les émotions de l'enfer.

-Je les crée pour faire naitre des émotions. Je veux que le parfum soit plus qu'un bijoux invisible. A mes yeux ce n'est pas un accessoire, mais...une âme. Une âme à porter, interchangeable, mais qui n'est complète que lorsqu'elle s'associe parfaitement avec son détenteur.

Pernelle cherchait son âme. Elle ne portait actuellement aucun parfum et n'en avait jamais porté depuis sa vocation. Pas tant qu'elle ne trouverait pas le parfum, son parfum. Celui qui lui rendrait la vie, celle qu'elle vivait, insouciante avant la rose. Son voyage en Egypte l'avait fortifié dans cette « croyance ». Une légende disait qu'une amphore avait été trouvé dans le tombeau d'un grand pharaon. Lorsqu'elle fut ouverte un parfum s'en échappa, et l'espace d'un seul instant chaque personne au monde pensa être au paradis, comme entiers pour la première fois. Cette même légende disait qu'en Egypte ancienne on pensait que faire un grand parfum nécessitait treize notes, et non douze comme appris de tous. On trouva douze essence dans le parfum de l'amphore, mais le treizième, l'essence vitale, resta indéterminé. De même, jusqu'ici, la jeune femme n'était pas parvenu à ajouter cette fameuse note secrète sans détruire l'émotion magique dont elle dotait les parfums. A Muzenn peut-être trouverait-elle ce « pouvoir ».

Ses souvenirs la ramenèrent brusquement sur terre et l'espace de quelques secondes elle n'eut plus en face d'elle une amie, mais bien une étrangère. Ses sourcils se froncèrent et elle trembla. Une autre seconde passa et la peur passa. Mais le doute persista, léger.

-Quel est ton nom ? A ton tour. Es-tu clown ou n'est-ce qu'une image ?

Elle l'encouragea d'un mouvement enfantin de tête sur le côté. La confiance était donnante donnante. Elle n'en dirait pas plus sans en savoir d'avantage. N'en dirait même pas plus tout court. Il était déjà dérangeant de s'être autant dévoilé de la sorte, elle qui était des plus réservée. Et avoir tant de transparence, à ses yeux puisqu'en réalité elle n'avait pas dis grand chose, relançait sa crainte habituelle.
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Le Clown
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Ven 7 Mar 2014 - 18:39

Le Clown la regarda d’un air curieux à sa réponse, mais n’insista pas ; le secret de sa voix cassée n’appartenait qu’à elle. Celui de son odeur préférée aussi – elle prit une grande respiration, les yeux fermés, comme imaginant l’odeur, essayant de l’appeler à elle. Menthe poivrée. Ca collait à l’image qu’elle se faisait d’elle – du vert, du vert partout comme dans ses yeux. Elle transformait l’odeur en couleur. Et elle écoutait, toujours. Elle écoutait l’essence des odeurs, leur âme. Faire naître l’émotion. Les odeurs le faisaient tout naturellement – elles inspiraient confiance, méfiance, plaisir, dégoût. Les parfums encore plus. Ce Talent qu’elle avait, si particulier, lui rappelait un peu le jeu des expressions sur son faciès de clown ; c’était là aussi un jeu d’émotions, même si le sien était moins sérieux, plus vulnérable aussi. Essayer de faire naître le rire, la stupeur, le suspense, la… culpabilité. Elle ne s’était jamais vraiment concentrée sur les spectateurs, pourtant – c’était en elle qu’elle puisait les émotions et son corps qui les exprimait. Faire croire à ce qu’elle ressentait. Remarque – les odeurs aussi pouvaient faire croire des choses, selon la façon de les porter. Et dans ce jeu de croyances, la parfumeuse n’était pas dupe.

Elle était même d’une nature extrêmement méfiante.

Le Clown aurait voulu lui demander – pourquoi, si elle aimait tant la menthe poivrée, elle n’en portait pas sur elle. Parce qu’elle sentait beaucoup d’odeurs, dans cette forêt, mais absolument pas celle de la menthe. Elle ne demanda pas, pourtant, sentant instinctivement – Talentueusement ? – l’attente de la femme, l’attente de ne pas être attaquée, violée dans son intimité. Comme un hérisson qui se recroqueville, et qui espère qu’on ne le touchera pas. Alors le Clown ne la toucherait pas. Elle sentait aussi, dans la question surtout, le besoin d’être rassurée, rassurée par les mots, les actions, alors elle parla sans retenue, se concentra sur offrir ce qu'elle était, sans rien demander en échange.

- Je me promène avec des vêtements à carreaux multicolores et un visage peinturluré au beau milieu de la forêt de Brocéliande, et tu me demandes si je suis clown…

Elle explosa de rire, d’un rire léger, heureux.

- Oui, je suis Clown.

Se rasseyant sur la pierre à côté de celle de la dame aux odeurs, elle continua, attrapant ses genoux de ses bras, comme une adolescente se cherchant encore.

- D’ailleurs, c’est comme ça qu’on m’appelle, toujours. Clown. La première à m’avoir appelée comme ça, c’est ma maman… Elle m’appelait son petit clown, son petit clown chéri ! Je n'ai plus aucune envie d'être appelée autrement...

Elle sourit. C’était si facile de dire la vérité, et de la dire sur un ton joyeux, un ton qui ne laissait aucun doute sur l’enfance heureuse du clown. Il suffisait de choisir ce que l’on racontait, en fait, pour pouvoir paraître tout et n’importe quoi. Partout, dans absolument chaque moment de la vie – il y a moyen de le raconter d’une façon optimiste, et un moyen de le raconter d’une façon négative. Mais le clown était là pour disperser la joie, et c’est la joie, alors, qui ressortait de son histoire.

- C’est ma vie, d’être clown, tout le temps, tous les jours, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige ! En Espagne, en Bretagne, c’est pareil et ça rime… Je veux aller partout, et mettre du rire dans les cœurs des gens, du rire au coin de leurs yeux, là, juste là où leurs larmes coulent, quand ils pleurent allongés dans le noir…

Ne pas rester là-dessus, rester léger, léger.

- Clown un jour, Clown toujours ! Et tu sais quoi, c’est bien plus drôle ainsi. J’apprends plein de tours, et j’en apprends aux enfants, des fois. Aux adultes aussi. En fait ce sont surtout les adultes qui ont besoin de rire. Et toi aussi !

Elle regarda Pernelle, se demandant si son rire était aussi cassé que sa voix, ou si, même, il était silencieux. Puis, après un moment d’hésitation, elle passa ses bras autour de la taille de la parfumeuse, et enfoui sa tête contre son torse, comme une enfant. Ou comme une adolescente, une adolescente qui s’est donnée pour mission de faire éclater de rire la Terre entière, qu’elle tremble de joie, mais qui, des fois, a besoin d’un peu de réconfort, les jours où la légèreté qu’elle transporte, plutôt que de lui permettre de s’envoler, lui visse les pieds dans la misère des autres…

- Est-ce que mon odeur est une image ?


La question était si évidente, dans la bouche du personnage de la jeune fille détendue.

Derrière le clown, le clown sentait chaque battement de son cœur.

[ I love you ]
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Pernelle Grâce
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Ven 14 Mar 2014 - 18:37

Pernelle rit avec le Clown. Parce qu'il était vrai que sa question était un peu stupide. Et surtout parce qu'il n'y avait aucune méchanceté dans la moquerie, qui n'était même pas vraiment de la moquerie. On le sentait dans le ton, la manière de rire. Pas trop fort, pas trop longtemps, et pas avec les yeux qui fuient ceux des autres. Elle haussa ses épaules, se justifiant.

-Oh tu sais, par chez moi on croise de drôles d'allures sans pourtant que ça désigne un métier ou quoi.

Elle était curieuse de savoir ce qui avait pu l'amener à devenir clown. Et se tut donc pour l'écouter, sagement. Elle ne cacha pas son étonnement face à son « nom ». Qu'un surnom affectif et maternel devienne toute une identité était assez inhabituel. Peut-être y avait-il autre chose là-dessous, comme il y avait autre chose dans sa propre vocation. Mais ça ne lui appartenait pas. La jeune fille avait eut la présence d'esprit de ne pas poser trop de questions personnelles sur le pourquoi du comment le parfum. Elle devait donc en faire de même. A chacun ses blessures, ses secrets. Elle s'imagina un instant ce qu'elle serait devenue sans cet homme. Sûrement une cuisinière très heureuse. Ou pâtissière. Peut-être même œnologue. Toujours en famille, riant, parlant. Racontant à tout va ce qui lui passerait par la tête. Elle était pipelette, petite. Avant. Et sa mère l'appelait sa petite « pie », d'ailleurs, à cause de cela. Elle chantait en riant « Petite pie, pipelette, pipelette ! ». Pour ne pas sombrer dans la nostalgie et la dépression elle s'imagina déguisée en oiseau. Et sourit. Aujourd'hui elle serait un inséparable, et Caleb aussi. Pleurant, mourant de leur séparation. La tristesse revint d'un coup bref.

*Ne pas penser à ce que je n'ai pas.*

Elle était Clown pour faire rire. Pour embaumer les cœurs malheureux. Comment ne pas retrouver son frère absent là-dedans ? Comment ? Depuis ce soir d'horreur, depuis son silence, jamais il n'avait passé un instant sans tenter de la faire rire de nouveau. Et il y était parvenu. Parce que c'était Caleb. Son jumeau. Sa moitié. Et qu'à ses côtés ses cicatrices lui semblaient bien moins laides, et l'humanité bien moins pourrie. Il aurait pu être clown, Caleb. Et elle, alors ? S'il avait rompu le cercle familial en premier, l'aurait-elle suivi ? Muette, elle aurait fait un bon mime. Deux visages peints, deux opposés réunis sur la scène de leurs passés. Magnifique spectacle. Eternel enfer pour eux de revivre chaque seconde son handicap à elle, cette absence de son qui avait affecté toute la famille. Sa compagne du jour revivait-elle aussi son enfance ou une partie de sa vie à chacun de ses shows ? Elle ne l'espérait pas pour elle. A moins que ce ne soit un épisode particulièrement agréable.
Elle avait raison. Les adultes avaient milles fois besoin de rire. Les enfants, eux, rient de tout et de rien. Ils n'ont pas la nécessité de trouver une personne qui puisse le faire pour eux. C'est d'ailleurs peut-être pour ça, qu'on fait des enfants. Pour retrouver du rire spontané dans sa maison. Comme on ouvre une fenêtre pour faire rentrer l'air frais et se sentir plus léger. Voilà pourquoi on enfante, sachant bien que notre progéniture va souffrir de grandir. Parce qu'elle nous soulage, nous. Egoïstes. En y songeant, Pernelle se promit de ne pas avoir d'enfants. De toutes façons, elle n'aurait sans doute jamais à y penser. Qui voudrait d'elle et de ses brèches ? Ou plutôt de qui voudra-t-elle, sans avoir à parler ?

Soudainement deux bras l'enlacèrent et son cœur cessa totalement de battre. Juste l'espace d'un instant. Pour le cœur. Pas les bras. Les bras, eux, étaient toujours là, et une tête vint se lover contre son dos, comme un petit koala accroché à sa mère. Elle n'osa pas tressaillir, mais se figea. Elle n'avait pas l'habitude du contact humain. Plus, du moins. Elle était très câline, aussi, avant. Ne l'était plus qu'exclusivement avec son frère. Ses parents l'embrassaient, pour dire bonjour, et au revoir. Parfois sa mère se permettait de laisser trainer une main de tendresse sur son visage. Rien de plus. Et Pernelle n'en voulait pas plus. Elle s'abreuvait auprès de Caleb de toute l'affection nécessaire. Et voyait avec horreur tout attouchement avec un autre. Encore une autre raison de son célibat éternel. Elle ne saura jamais combler qui que ce soit. Et là, maintenant, elle mourait d'envie de repousser le Clown de cette proximité trop personnelle. Mais elle ne le pouvait pas. Pas sans la vexer. Alors elle déglutit, et serra des dents, priant pour qu'elle se dégage d'elle-même. Elle n'en fit rien. Mal à l'aise, elle écouta toutefois sa question et tenta d'y trouver une réponse.

On ne mélangeait pas odeur et vue. Et pourtant c'est ce que les filles mettaient en œuvre depuis leur rencontre. Mais de là à mettre une image sur une personne. C'était d'un complexe ! Surtout sur une connaissance si récente. Et ces petits bras qui l'emprisonnaient l'empêchaient de se concentrer. Alors elle ferma les yeux et s'imagina qu'il s'agissait de Caleb. Lui trouver une image à lui, pour commencer. Pour rendre la chose plus facile. Mais il y avait tant d'images de lui qu'elle avait déjà en tête ! Son sourire, ses yeux, ses boucles, ses mains pleines de chocolat...Elle se focalisa donc sur son odeur et ce qu'elle voyait en le sentant. La toute première chose qui lui venait aux paupières closes en humant ce mélange de menthe poivré, d'orange et de chocolat. Ses beaux yeux, ses amandes vertes dont elle possédait l'exact réplique. Elle ne pouvait dissocier son odeur de son image. Pas lui. Elle devait tenter l'exercice sur le Clown uniquement.
Elle fit le vide de toutes les senteurs de la forêt pour se concentrer sur l'être qui l'enserrait. Le câlin était une épreuve, mais elle devait faire l'impasse sur son ressenti pour capturer les fragrances. Savon. Il y avait du savon dans son parfum corporel. Simple, pas parfumé aux milles et uns fruits. De l'amande aussi, sûrement extrait du démaquillant qu'elle utilise le soir venu. De la craie, du crayon. Elle essaya de percer cette barrière maquillée pour aller au plus profond de son essence. Elle y dénicha de la pomme, bien ferme, mais juteuse et acidulée, très sucrée comme la Violette. Une variété que sa mère aimait cuisiner. Pour sa part elle préférait la Granny, acide et verte. De la banane aussi, tiens, chez elle. Et un brin de caramel. Et...Elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur la dernière qu'elle sentait. C'était dur avec toutes celles de l'apparence clownesque. Alors elle visualisa l'image pour trouver le dernier arôme. Elle vit une tarte aux pommes, agrémenté de bananes caramélisées qui sortait du four, encore chaude et croustillante, même légèrement brûlée sur les bords de la pâte feuilletée. La voilà, l'effluve manquante. Le brûlé.

-Une tarte. Je vois une tarte aux pommes et aux bananes qui sort du four. Caramélisée, même un peu trop cuite, presque brûlée. Mais qui donne envie de la manger, de la croquer encore chaude à s'en brûler le palet.

A présent que sa concentration est retombée, elle tique à nouveau sur l'enlacement et n'en peut plus. Elle s'extrait donc avec douceur de l'étreinte, se levant pour faire face à son interlocutrice. Elle pose un doigt sur son visage, justifiant ainsi de quitter ses bras.

-Ce n'était pas facile à trouver avec ce masque.

Elle repose sa main contre son corps et penche un peu la tête de côté, pour l'examiner.

-Mais derrière le savon et la peinture, je sens une pâte feuilletée qui craquelle en tout sens d'avoir surchauffé, et des fruits très sucrés et chauds. Qui fondent en bouche et apportent une consolation à tous les maux du monde.

Pernelle sourit et rattrape une pomme de pin dans son panier pour occuper ses mains. Elle la tourne, la sent, regarde en l'air, hésite, puis se décide.

-Et mon image ? Elle a une odeur ?

Elle sait à quel point c'est dangereux de s'aventurer à son tour dans ce jeu là. Le risque d'être mise à nue. Elle se rassure en se disant que ça ne peut pas se sentir ou se voir, tout ça, si ?
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Le Clown
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Jeu 20 Mar 2014 - 0:04

Derrière le clown, le clown sentait chaque battement de son cœur.

Elle lui avait demandé si le clown n’était qu’une image, et en lui demandant si son odeur était une image, elle cherchait, quelque part, à la rassurer, à ce qu’elle croit son nez si elle se méfiait des images renversées que les couleurs du clown envoyaient au fond de ses yeux. Mais en même temps, comment savoir ce que son odeur renvoyait ? Sentirait-elle les odeurs du clown-adolescente, ou sentirait-elle autre chose ? De l’odeur de ses émotions elle n’avait pas peur, elle puisait dans le vrai la source de son personnage, et sentait la peur en jouant la peur, sentait la joie en jouant la joie. Mais l’odeur de son être, qu’elle serait-elle ?

Elle se souvenait tant de la maquilleuse - son amie de toujours et la femme de sa vie. La maquilleuse avec qui les journées étaient resplendissantes, la maquilleuse avec qui elle ne comptait plus les jours, ne sentait plus le temps filer, parce que chaque seconde était un parfum en lui-même, un parfum de printemps, de pétales blancs sous le ciel d’un gris qu’elle n’avait jamais autant aimé, un gris poétique et vieux parisien… Mais il avait fallu un jour que la maquilleuse maquille… Pouvoir étrange que celui de révéler en masquant. Le masque était tombé, le masque s’était placé à la perfection sur son visage. Elle l’avait vue pleurer. Elle. Sa maquilleuse insensible, sa maquilleuse-oiseau, volante, si lointaine… Elle l’avait vu pleurer. Puis elle l’avait vu s’envoler. Incapable de regarder au fond des yeux ce masque auquel elle n’avait jamais voulu croire. Battement d’ailes, coup de vent, qui avait balayé la poudre sur son visage et la poussière accrochée à ses cils…

Les Talents pouvaient tant dévoiler. Est-ce qu’en sentant son odeur, la parfumeuse sentirait quelque chose qui lui déplairait ? C’était possible. Mais la Clown-adolescente n’avait qu’une peur enfantine du rejet, montrait plutôt une innocente main ouverte, n’est-ce pas, que tu m’aimeras ? On fera de la bicyclette ensemble, et je te couvrirai de confettis… Et sinon tant pis… Elle aurait toujours des confettis dans les poches, des bleus, des jaunes, des verts (des verts surtout Cool0 ), des violets, des rouges, des oranges, des roses, et elle irait les répandre ailleurs, formerait un chemin de couleurs plutôt que de cailloux pour retrouver son chemin hors de la forêt…

Mais elle n’avait pas à s’inquiéter. Parce que déjà son image avait repris réalité, et sa fragile amie ne doutait déjà plus, n’interprétait même plus ses paroles comme répondant à une méfiance qui n’était plus ressentie. Elle était tendue, cela dit – mais le Clown ne se dégagea pas. La fillette du rire donnait de sa tendresse sans y poser de bornes. Elle écoutait ; puis sourit franchement.

- C’est tellement bon, les tartes aux pommes !

Jetant un coup d’œil au panier de son amie, elle se leva, avança vers le pin le plus proche, puis attrapa trois de ses pommes. Elle revint ensuite vers la parfumeuse, et se plaça devant elle, mettant ses mains derrière son dos, les pieds serrés mais pointant dans des directions différentes, et elle se pencha un peu, d’un air faussement sage, pour regarder l’image de la jeune femme.

- Mm…

Réflexion faussement intense, qui s’envola dans un éclat de rire. Elle ne pouvait pas rester concentrée sérieusement bien longtemps… Alors elle sortit ce qui lui venait, spontanément – improvisation.

- De l’amande, bien sûr, douce, la première de l’arbre… Un peu de menthe, à peine, vraiment, peut-être pas une feuille pure, mais l’odeur du sirop, plutôt, coupé à l'eau. Des pétales de cerisier. De la paille, un hangar rempli de paille, et la sueur des chevaux… Une fleur, aussi, je ne saurais pas trop dire laquelle, une odeur florale légère. Et… De la noisette…


Les yeux, sa peau douce, la forme ovale de son visage. Le vert de ses yeux. Ses lèvres, fermées, posées, délicates. Ses cheveux blonds et fins. Son corps tremblant de sa fragilité. Et… La peau craquelée, brûlée, à moitié camouflée. Il lui semblait qu’elle sentait les noisettes plus qu’autre chose, et elle la voyait, écureuil, fixer de ses grands yeux, la respiration visible, sa queue ébouriffée, son trésor entre les mains.

- Oui, tout plein de noisette !

Elle sauta en l’air, un bond, deux bonds, trois, heureuse.

- Et si je rajoutais un son sur cette image et cette odeur ? Tu t’appelles comment, toi ?

Et puis, ramenant ses mains devant elle, elle se mit à jongler avec les pommes de pin.

- Hop !

C’était étrange, ses mains qui se resserraient sur ces espèces d’écailles ; face à l’autre, les pommes de pin formaient comme un cercle autour de son visage. Et tout à coup, sur ce visage, comme l’image de ce visage, comme un double, comme un miroir, mais un miroir qui renverrait d’elle un visage plus jeune, un visage enfantin… Le Clown cligna des yeux, surpris.

Spoiler:
 
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Pernelle Grâce
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Mer 9 Avr 2014 - 13:46

Pernelle était bêtement heureuse. Heureuse que la tarte aux pommes plaise au Clown. Parce qu'elle aurait été mal d'avoir choisi ce que l'autre n'aimait pas, ou pire haïssait. Comme si on lui disait qu'elle était une rose, quoi. On le lui avait dit, une fois. Un jeune égyptien qui cherchait à la séduire. Un poème bas de gamme et voilà qu'il la comparait à cette fleur, pensant lui faire plaisir, la flatter. Au lieu de quoi, il s'était pris en pleine face un regard noir et une gifle monumentale. L'envie de le détruire avait été si forte qu'elle en avait pris peur et était partie en courant rejoindre les bras de son frère. Elle ne sut si aucun autre ne voulait d'elle ou si le jeune homme avait fait passer le mot, mais durant l'année qui suivit personne ne revint tenter de la séduire.
Alors, quand sa camarade se posta devant elle pour l'examiner, elle sentit un certain stress rouler dans son estomac. Elle n'avait pas la prétention d'avoir mis à nu le Clown en la sentant. Mais ne pouvait pas non plus s'assurer que la réciproque soit de même. Si elle ne dévoilait jamais ses ressentis, son visage pouvait parler pour elle. Il suffisait de le lire. De là à en tirer le passé ? Le rire aux éclats de la jeune fille la rassura quelque peu. Si elle ne se prenait pas au sérieux, aucun risque de voir l'horreur en elle.

Au mot amande, la parfumeuse sourit. Elle ferma les yeux pour s'imaginer les moelleux au chocolat parsemé d'amande croquante que lui faisait son père lorsqu'elle était malade, petite. Quand elle était vraiment sage, il lui laissait même le paquet d'amande à partager avec son frère. La menthe lui éclata une boule de chaleur dans le cœur. Elle partageait donc cela avec Caleb, même si la sienne était coupée à l'eau. Boisson dont elle raffolait, d'ailleurs. Les pétales de cerisier la surprirent un peu. Elle ne s'attendait pas à avoir cela comme image. Toujours paupières closes elle visualisa le grand arbre fruitier qui offrait des couleurs blanches et rosées magnifiques venu le printemps. Ils n'avaient jamais eu la place d'en avoir un, et elle s'était parfois prise à rêver posséder une petite maison de campagne à l'immense jardin rempli d'arbres fruitiers en tout genre. Les moyens ne manquaient pas, ça non. Par contre la personne avec qui partager cette maison, si. Alors qu'elle pensait à cette maisonnette entendre les mots paille et hangar la firent presque rire. Elle dessina dans son esprit, juste à côté de cette maison de rêve, un petit haras familial. Les enfants pourraient s'en occuper, et monter les chevaux après l'école. Et à long terme cela offrirait à Pernelle un complément de retraite et surtout une occupation lorsque son nez deviendrait trop faible pour la parfumerie. Le mot fleur la figea de toute respiration paisible et son rêve s'effaça comme balayé par un vent trop fort. La jeune femme rouvrit les yeux, anxieuse d'entendre le nom de cette fleur. Mais il n'y en eut pas. Le mot « léger » la refit souffler. Rien de léger dans la rose. Pas même le poids de ses pétale. Elle finit son image par de la noisette. Le tableau n'était pas mal du tout, dans l'ensemble, même très bien. Elle lui en était reconnaissante. Elle aurait juste, pour sa part, remplacer la noisette par de la noix. Elle se sentait plus proche de la noix, fragile, friable, enfermé dans sa coquille bien dure pour se protéger. Et plus forte au goût.

Le Clown sautillait sur place, bêtement heureuse, elle aussi. Qu'il devait être bon d'être toujours ainsi. La dorne ne pipait mot, trouvant son bonheur dans le simple fait de contempler son « amie » s'emparer des pommes de pin pour jongler. Elle en tenait toujours une entre ses mains la caressait à présent avec nonchalance.

-Pernelle.

Demi sourire. Elle avait questionné sa mère, un soir, alors que cette dernière la bordait, sur l'origine de son prénom. La femme avait caressé le visage de son enfant encore petite et lui avait chuchoté qu'il s'agissait d'un mélange entre Perle et Eternelle. « Pour qu'à jamais tu sois La Perle, l'unique qu'on espère trouver un jour, comme nous t'avons trouvé. ». Plus tard, elle avait également appris que seul Caleb avait failli naitre, et qu'on la pensait perdue au moment de l'accouchement. Elle en avait déduit par là du choix de ce prénom.
En relevant les pupilles de ses pensées elle tomba nez à nez avec sa propre image de ce souvenir là. La pomme tomba de ses mains pour rouler sur le sol, tandis que la rêveuse se décomposait de stupeur. Le cercle de jonglage du Clown faisait office d'écran sur son passé. Un Talent. Elle s'était déjà intimement convaincue que sa rencontre était une Artiste. A présent plus aucun doute là-dessus. Mais elle ne savait pas trop comment réagir. Se voir gamine avec quelque chose de très dérangeant, surtout venant de mains d'une presque inconnue. La nostalgie de son enfant aurait pu l'emporter sur la gêne, si l'image n'avait pas changé.

Le visage blond enfantin se mouva en une figure plus fine, entretenue, d'adolescente. Et au maquillage, aux bijoux, aux vêtements qu'on pu apercevoir, Pernelle su de suite de quel jour il s'agissait. Son propre visage devint aussi pâle que la fleur du muguet et ses membres s'abreuvèrent de coton. Elle avait toujours ses mains en suspension, comme si elles tenaient encore la pomme de pin. Et ses lèvres s’entrouvrirent dans un cri qu'elle ne parvint pas à sortir. Sa gorge venait de faire un double nœud sans même qu'elle ne l'y autorise.
On ne voyait pas l'agresseur, on ne voyait qu'elle, en gros plan. Terrifiée. Et soudain, le feu. Rien que le feu qui venait lécher sa peau et sa bouche qui se tordait de douleur. Le souvenir du cri qui refusait de sortir frappa Pernelle au creux de son ventre en vrac et défit le nœud de sa gorge.

-Stop.

Son timbre craquela, trop faible pour se faire entendre.

-STOP !

Cette fois-ci elle hurla. Si fort qu'un son cassé en suivit et qu'elle dû se tenir ses cordes vocales à deux mains tant elle avait mal. Les pommes de pin enchantées retombèrent avec violence sur le sol et elle put faire face au Clown.

-Qu'est-ce que tu as fait ?

Elle recula d'un pas, tremblante, puis de deux, apeurée. Les larmes ne venaient pour autant pas. Elle les retenait avec toute la force de son mental en miette.

-J'ai dis, qu'est-ce que tu as FAIT ?!

Un clignement d'oeil et elle ne voyait plus en elle le clown de joie bête, mais un monstre de cirque espiègle. Elle ne comprenait plus rien. L'Artiste l'avait-elle envouté ? De rage elle leva un doigt fébrile vers son interlocutrice.

-Réponds.

Elle aurait voulu crier à l'aide, appeler son frère. Mais elle était seule. En choisissant de partir si loin, elle s'était volontairement isolée de toute aide possible. Elle devait affronter ça d'elle-même, ce qui la paniquait presque plus que d'avoir revu ce jour là. Il n'y aurait jamais de petite maison, ni de haras. Parce qu'il n'y aurait jamais personne à ses côtés.
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Le Clown
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Dim 13 Avr 2014 - 17:56

Les pommes de pin tombèrent au sol, inertes. Le Clown trembla, regardant toujours là où, quelques secondes plus tôt, elle avait vu le visage jeune de Pernelle, le visage dégagé, les cheveux tirés en arrière, puis son visage adolescent, son visage effrayé, son visage en flamme. Maintenant il n’y avait devant elle que le visage de la Pernelle adulte, d’une Pernelle dont le visage brûlé était caché par les mèches de cheveux, un visage qui un peu plus tôt avait à peine montré sa blessure ; et maintenant elle éclatait de partout, sa blessure, elle éclatait dans son ton, dans la torsion de ses traits. Il y avait le choc, le choc de revivre ce moment-là en images ; il y avait la colère de se sentir ainsi violée dans ses souvenirs ; il y avait la peur, la peur qu’elle avait ressenti à ce moment-là et celle qu’elle ressentait maintenant ; il y avait tout un mélange de sensations qui la mettaient hors d’elle-même, qui la faisaient trembler de tout ce qui rendait sa vie difficile. Elle s’énervait contre le Clown, le Clown aux mains aussi inertes que les pommes de pin, maintenant – et lorsque le dernier mot sorti, que le dernier ordre l’incendia, la petite clown adolescente fondit en larmes.

Comment dire ? Comment dire si les larmes étaient réelles ou non ? Elles étaient réelles pour la clown adolescente, et le Clown ressentait chacune d’entre elles, qui coulaient véritablement. Est-ce qu’elle les sentirait encore lorsqu’elle ne serait plus en présence de Pernelle ? Lorsqu’elle n’essaierait plus d’être la personne que Pernelle aurait voulu qu’elle soit ? Le Clown ne savait plus ce que c’était que d’être lui-même, et chacune des facettes inventées pour les autres étaient véritablement lui, quelque part, nourries les unes par les autres, un personnage en devenant un autre. Seulement, lorsque le Clown se retrouvait seul – il n’y avait plus rien, comme si toute sa vie, toutes ces vies étaient celles d’un ou d’une autre, et le Clown s’en détachait, complètement ; c’était sa façon de se protéger, sa façon de n’être touché par rien, de rester indifférent à tout. De ne pas avoir mal. Tout ça n’existait pas, tout ça n’étaient que des histoires, tout ça aurait pu être différent, il aurait suffi de jouer une autre part, un autre rôle, et il passait de l’un à l’autre pour vivre une véritable comédie. Mais pour le moment – pour le moment il était la jeune clown rigolote et la jeune clown rigolote était dans tous ses états à l’idée de ce qu’elle avait fait. Les mots vinrent bientôt, étranglés, se joindre à la réaction du corps, pour répondre à l’ordre, comme ramassant les morceaux éparpillés d’une lettre déchirée.

- Je, je, je, s-suis dé-désolée, j-j-je ne v-v-voulais pas… C’est… C’est pour ça que je suis ici, à Muzenn, je, ça ne faisait pas ça, avant, je déteste mes mains, je ne peux plus jongler, je ne voulais pas, je ne voulais pas !

Il y avait autant de frayeur dans sa voix, à l’idée d’avoir « volé » une image à Pernelle, une image de son passé qu’elle voulait garder enfouie, que dans celle de Pernelle elle-même. Elle ne pensait même pas à l’image et à ce qu’elle signifiait – n’importe quelle image aurait été le même vice, la même violation.

- Ils pourront m’aider, au Château, ils pourront, tu crois ?

Supplication – mais question rhétorique, car elle n’attendait pas de Pernelle la moindre tendresse, pas la moindre envie de la rassurer. Reniflant, elle sortit un grand carré de tissu de l’une de ses poches, et essuya son nez et ses larmes, rapidement.

- Je, je – je comprends que tu ne me parles plus jamais. Je m’en vais, je… ne mérite pas ta présence. Je suis désolée.

Elle regarda Pernelle dans les yeux, les siens toujours brouillés de larmes - je voulais apporter la joie et le rire, et n'ai fait naître que la peur et la colère, je suis un échec, un échec... - avala sa salive, puis s’enfuit en courant.

Ses pas se répercutaient sur le sol humide de la forêt, et le frottement du tissu de son pantalon, jambe contre jambe, lui brouillait le sens de l'ouïe. Là, maintenant, elle aurait voulu ne jamais s'arrêter - jamais. Si les trois pommes de pin coupables étaient toujours au sol, celle que Pernelle lui avait offerte était toujours dans son sac… Elle s'arrêta, pourtant, plus loin dans la forêt, et ne courut pas si longtemps. Elle s'arrêta. Resta d'abord debout, à sentir le sang pulser dans ses jambes, avant de se laisser tomber par terre, la tête vide.

Elle n'avait aucune idée où elle était.

[  I love you ]
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Pernelle Grâce
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Jeu 1 Mai 2014 - 13:42

Trahison. Disgrâce. L'esprit du mal est marqué sur sa face.
Traitre et trahie. Souillée et . Les fissures sur son visage ne démontraient pas que le statut de victime à cet instant. Son double entre les pommes de pin renvoyait celui de coupable.
Parce qu'en dévoilant, même involontairement, ce moment à cette inconnue, elle venait de trahir Caleb. Envoutée par l'aura innocente du Clown, elle s'était laissé toucher de trop près. Cette fille sortie des bois en savait à présent plus que son propre frère. Pernelle déglutit à cette idée. Que dirait son jumeau en apprenant une telle chose ? Lui, le premier, le seul, devancé par...la première venue. L'idée de le décevoir ainsi lui donnait envie de vomir. C'était comme donner sa première fois à un homme de passage alors qu'un autre, aimé et amoureux, attendait juste à côté. Trompée par son unique excès de confiance, par cette personne si sensible, si...double. Double jeu. Il ne pouvait s'agir que ce cela. Jusqu'ici elle ne s'était méfié que des profanes, mais preuve était faite qu'une artiste aussi pouvait lui faire tout autant de mal. Par une simple image. Faible qu'est l'être humain.

Crier lui avait fait mal à la gorge. Très mal. Et les larmes coulaient sur le visage du Clown, en guise de réponse. Pernelle ne pleurait pas. Pas en public. Elle se contentait de contracter chacun de ses muscles pour éviter de trembler et de craquer. A force d'être toujours aussi tendue, elle finirait pleine de rides et de douleurs musculaires avant même d'être vieille. Mais elle ne pouvait lutter contre sa nature. Et sa colère était telle qu'elle aurait voulu frapper la jeune fille en face d'elle pour lui faire cesser ses jérémiades. Si une fille devait se plaindre ici, c'était bien elle. Elle victime qui par la faute de l'autre devenait même bourreau envers sa moitié. Pas elle. Pas la fautive.
La parfumeuse failli fléchir en apprenant que la saltimbanque ne contrôlait pas ses mains et qu'elle avait l'air sincèrement désolée. Failli. Se retint. Se serait encore tomber dans son piège. Qui était-elle vraiment ? Toute cette confiance et cette sérénité : était-ce un piège ? Un sortilège ? Un talent en plus de celui du jonglage ? Et elle osait lui poser une question aussi...aussi...culotté ! Culotté était le mot à ce moment même. Après ce qu'elle lui avait fait ? Lui violer ainsi son intimité et se justifier par un « pas fait exprès, tu crois que je vais guérir de ça ? ». Et elle, alors ? Allait-elle guérir de ce traumatisme ? Comme si l'initial ne suffisait pas. Et Caleb. Ignorant de tout cela. Et loin. Trop loin. Lui, il l'aurait détruite. Peut-être pas trop car c'est une fille et les hommes biens ne frappent pas les filles. Mais il l'aurait défendu corps et âme. Surtout âme en cette situation. Aurait-ce été un homme que le corps l'aurait emporté. Il ne serait pas resté troublé par la vision d'un petit clown pitoyable avec son mouchoir de tissu pour essuyer ses larmes diluviennes.

Elle la laissa s'enfuir, toujours figée dans sa douleur et son incompréhension. On aurait presque pu croire à une statue si des soubresauts ne venaient pas lui rendre vie de façon régulière. Ses pupilles s'activèrent dans la solitude pour chercher avec avidité un point d'encrage quelconque. Elles se fixèrent sur une des pommes de pin tombée à terre. Et la détaillèrent, pendant que sa respiration tentait de reprendre une contenance. Des râles gutturaux sortirent difficilement de ses lèvres, gênés par la boule de douleur. Et enfin son corps réagit, comme libéré de sa torpeur. Ses genoux vrillèrent, et ses jambes lâchèrent. Elle tomba. Sans se faire mal. Assise, les bras tendus, paumes à plat sur le sol feuillu et humide.

*Respire.*
         
Le souffle vint, saccadé, mais présent. Sa poitrine se gonflait irrégulièrement, et son estomac s'adonnait aux montagnes russes. La nausée était trop forte pour qu'elle puisse se relever. Elle devait éjecter ce mal aussi vite que possible. Le souvenir de n'avoir rien avaler depuis ce matin lui revint et elle réalisa qu'il serait difficile de vomir. De la bile. Et encore de la douleur. Mais il le fallait. Personne ne viendrait la secourir ici. Pas de frangin pour la prendre dans ses bras, la ramener au lit et la couvrir d'une couverture et d'un gant frais. Seule, seule et encore et toujours seule.
Le désespoir et la rage s'embrassèrent pour la libérer de ses remontées. Elle cracha, s'étrangla, pleura. Rien d'autre qu'un faible liquide tantôt jaune, tantôt verdâtre venant empoisonner les quelques fleurs et plantes. Et la géhenne, si grande, si étouffante. Elle se demanda même un instant si elle allait pouvoir respirer de nouveau ou si elle n'allait pas mourir ainsi, incapable de se dégager la trachée. Et enfin les crachotements cessèrent. Et elle sut instinctivement qu'ils ne recommenceraient pas. Que tout était fini. Livide et tremblante elle se releva. Elle sentait son visage en feu, la tête lui tournait d'avoir tant forcé. Comme si elle avait fait pété chaque vaisseau de son visage. En réalité, c'était exactement ce qu'elle avait fait et déjà sa peau se couvrait de points rouges, comme une varicelle. Mais elle ne pouvait se voir, faute de miroir.
Non loin, elle retrouva son panier et le prit. Elle pouvait rentrer à présent. Rentrer, se lover sous sa couette et ne plus en sortir de la journée. Elle ne prit pourtant pas le chemin du retour. Elle prit le chemin du Clown.

La colère passée, elle savait qu'elle n'avait pas voulu. Le pardon était encore difficile, mais pas insurmontable. Encore méfiante, elle voulait savoir. Pouvoir regarder le Clown dans toute son intégralité et deviner avec exactitude à qui elle avait affaire. Sinon quoi elle ne dormirait plus de ses nuits, tourmentée par l'inconnue aux volontés ambiguës.
Il ne lui fit pas longtemps pour retrouver la jeune fille. Elle n'était pas partie si loin que cela. Comme elle quelques minutes plus tôt, elle était effondrée sur le sol, comme perdue. Pernelle hésita un instant. Puis s'approcha. S'accroupit. Posa une de ses mains sur le dos de son agresseur. Qui se retourna, surprise et le visage encore ravagé par les larmes. On aurait pu y dessiner une route tellement ses joues étaient marquées par ses chemins séchés. Elle sentit les iris du Clown parcourir le sien, de visage, comme impressionnées, voire apeurées. Toujours ignorante de sa peau marquée par les vaisseaux en sang, elle crut que son ancienne amie craignait d'être frappée ou une quelconque autre vengeance.

-Je ne viens pas te faire du mal.

Sa voix était encore plus brisée qu'à l'ordinaire, si bien qu'une personne debout à tout juste quelques mètres ne l'aurait pas entendu.

-Lève toi, s'il te plait. Je veux te regarder et savoir qui tu es. Parce que ce que tu as vu ne doit pas être dans les yeux de n'importe qui.

Tu étais presque devenue une amie. Redeviens-le. Ou efface-là à jamais. L'un ou l'autre. Pas d'entre deux. Si tu es mon amie, mon secret à sa place en toi, et tu pourras peut-être m'aider à trouver le courage de le transmettre à mon frère. Si tu es mon ennemie, tu as violé mon secret et il ne m'appartient plus de culpabiliser pour cela. Sois tout ou rien. Mais surtout pas l'inconnue.


]
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Mer 21 Mai 2014 - 17:20

Solitude.

Solitude de la forêt.

Solitude de l’être.

Respiration.

Le Clown n’aimait pas véritablement être entouré, parce que les relations sociales étaient un exercice permanent, difficile, demandant une concentration de tous les instants. Plus il y a de monde, et plus il est difficile de prendre en compte tout le monde, tous les petits détails qui lui permettent d’être ce que chacun attend de lui – pourtant c’était plus simple aussi, parce que plus facile de se fondre dans la masse, et qu’il suffisait de capter l’énergie du groupe, comprendre qui pouvait la prendre et qui pouvait la renvoyer, pour s’y filer comme une aiguille dans un tissu, et s’y perdre comme dans une botte de foin. Attirer et repousser l’attention à loisirs. Mais si le Clown n’aimait pas la compagnie, bien qu’elle puisse se satisfaire de la foule, elle n’aimait pas non plus la solitude.

Parce qu’alors qui était-elle ?

Plus de personnage à endosser, plus de désirs auxquels répondre, plus d’attentes à percevoir. Il ne restait qu’elle. Et elle ne savait pas qui elle était, se sentait perdre en existence. Alors, elle était seule dans la forêt – et c’était comme si sa vie s’était mise d’elle-même sur pause. Il n’y avait plus rien : rien que l’attente que la vie recommence. Elle n’avait ni envie, ni dégoût, ni amour, ni haine, ni colère, ni tristesse, ni joie, ni peur. Elle était simplement… neutre. Elle ne pensait plus à ce qu’il venait de se passer, ni à ce qui avait pu se passer avant – tout ça, c’était de la nourriture à personnage, pour plus tard, mais pour le moment, ça n’importait plus. Neutralité.

La règle veut que, sur scène, on enfile le masque dos au public – puis seulement on se tourne vers lui, pour ne plus le toucher, ne pas briser la magie. Alors lorsque la main vint lui tapoter l’épaule – elle se retourna, et le masque de la surprise avait déjà pris place sur son visage, entre ses larmes.

Pernelle.

Elle s’enfouit avec joie dans le réconfort du personnage de la Clown adolescente, s’y sentant à l’abri, y trouvant une identité que, seule, elle ne pouvait plus avoir. Elle était. Et elle était pour Pernelle. Rien que pour elle, tout à elle, tout pour elle… Grâce à Pernelle elle existait, grâce à Pernelle elle était même quelqu’un en particulier, et elle ne voulait jamais décevoir ses attentes, elle voulait être cette personne, elle voulait… Elle ne voulait pas que Pernelle la haïsse.

Mais cette Pernelle était effrayante. Elle avait hurlé – hurlé de sa voix éraillée et meurtrie. Elle était venue la chercher, là, seule au fin fond de la forêt, son visage défiguré, à moitié par les cicatrices des brûlures, l’autre par les vaisseaux sanguins qui formaient comme une toile d’araignée sur son visage, ils semblaient vouloir exploser, faire éclater ce visage de porcelaine, et il y aurait du sang partout, partout…. La bouche du Clown s’arrondit, comme pour crier, mais sa voix se perdit quelque part, ravalée au fond de sa gorge, et elle se contenta de rester là, muette et paralysée de stupeur. C’était un monstre qu’elle avait devant elle. Un monstre qui ne pouvait avoir qu’une seule intention : se venger. Violemment. Mais comme Pernelle quelques instants plus tôt, elle ne pouvait pas trouver la force de fuir.

Les mots démentaient la vision d’horreur – pourtant son corps se mit à trembler, incontrôlable, en les entendant. Le choc se faisait sentir. A sa demande, le Clown puisa dans ses forces, et se leva pour lui faire face. Elle la regarda – droit dans les yeux. N’était-ce pas ce que Pernelle voulait, après tout ? Elle ne saurait jamais autre chose que ce que Pernelle voulait.

Elle la sentait chercher, en la regardant – chercher si le Clown était une amie ou une ennemie. Chercher la réponse dans ce simple regard, pour pouvoir ensuite suivre ce que son nez lui dirait.

Elle ne comprenait pas.

Elle ne comprenait pas que le Clown ne serait jamais autre chose que ce qu’elle voulait y voir.

Si c’était une preuve de la malveillance humaine, qu’elle cherchait, une preuve de sa faiblesse, une preuve que toujours la vie tiendrait la promesse de la tristesse, alors c’est ce qu’elle trouverait dans le regard du Clown. Elle aurait mal. Elle la détesterait. Elle pleurerait, le soir, en repensant à ce monstre qui, dans la forêt, lui avait arraché ses souvenirs.

Mais si elle cherchait à trouver sa force, si elle cherchait à être rassurée, à sentir qu’elle pouvait être soutenue, qu’elle pouvait s’ouvrir, partager ses secrets, prononcer des mots, sourire, sourire… Alors c’est ça aussi qu’elle trouverait dans le regard du Clown.

Et le Clown elle-même n’y changerait rien. Dans les deux cas elle serait très exactement le même.

L’un ou l’autre, de toute façon. Pas d’entre deux.

Et en tenant le regard de Pernelle, sans gâcher d’un cillement sa recherche d’une preuve quelconque, c’était ça aussi que le Clown cherchait. Que serait-ce ? La haine ou l’amour ? Que verrait-elle dans son reflet, celui qu’elle pouvait voir dans le miroir des pupilles du Clown ? Comprendrait-elle que c’était elle-même et non le Clown qui choisirait si elle était amie ou ennemie, que le Clown n’était ni l’un ni l’autre par avance, ni l’un ni l’autre par définition, qu’il n’y avait rien à trouver en lui mais seulement en elle ? Le Clown cherchait. L’un ou l’autre. Mais pas de rien.

Elle sentait les deux. Elle sentait la peur, elle sentait la méfiance, elle sentait les blessures à peine cicatrisées et encore suintantes, elle sentait l’espoir, elle sentait l’envie de croire, elle sentait l’envie d’être forte et l’impression qu’elle n’y arriverait jamais.

Pernelle était là toute entière.

Et pendant un bref instant, le Clown crut comprendre.

Pernelle parlait.

Pernelle était venue jusqu’à Muzenn. Seule.

Pernelle était revenue la chercher dans la forêt, au lieu de s’enfuir, de partir, de ne pas chercher à savoir.

Pernelle faisait face.

Malgré tous les doutes qui pesaient sur ses épaules. Malgré toute la douleur que ravivaient les images de son souvenir. Malgré son angoisse effroyable pour l’espèce humaine.

La confiance commençait à naître, comme un bouton de rose – prêt à se refermer si par malheur l’odeur de cette fleur parvenait à ses narines. Elle n’attendait qu’un encouragement…

Le Clown se détendit, à peine – mais les mouvements du corps, imperceptibles, ne peuvent-ils pas changer toute une atmosphère ? Ses lèvres se retroussèrent, à peine aussi, timidement, comme hésitant à esquisser un sourire. La voix aussi était hésitante.

- J’ai confiance en toi, Pernelle.

Je sais que tu réussiras à soulever des montagnes, un jour, et à embaumer tout l’univers. Si c’est ce que tu veux, Pernelle, je serai ta petite Clown jusqu’au bout du monde et jusqu’aux dernières odeurs. Je croirai en toi. Je danserai pour toi, et je lancerai des balles de couleurs jusqu’au soleil. Je bougerai un éventail pour que tes parfums se répandent partout, portés par le vent jusqu’aux narines de toutes les âmes de la Terre, et tu riras aux éclats… Regard timide, encore, la tête légèrement penché, mais les yeux inquisiteurs, vers le haut.

- …On rentre ?
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Pernelle Grâce
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MessageSujet: Re: Parfums de peur et de douceur   Sam 16 Aoû 2014 - 13:33

Il y a une fille dans le miroir. Juste en face de moi. Comme mon reflet. Sauf qu'elle ne me ressemble pas. Elle ne ressemble à personne, à vrai dire. Et j'ignore totalement à quoi je ressemble, moi. Ça pourrait donc bien être moi. Toujours est-il qu'il y a cette fille. Elle n'a pas d'odeur. Et ça me perturbe beaucoup. Je vais donc être dans l'obligation de la regarder pour savoir. Savoir quoi ? Qui elle est ? Peut-être. Savoir, quoi.
Elle ne sourit pas, pour l'instant. Elle ne fait pas la gueule non plus. Son regard fixe le vide en face d'elle. Serais-je donc le vide ? Elle semble attendre. Attendre qu'on lui dise quoi faire, qui être, quelle tête faire. M'attendre, moi. Et puis soudainement, elle s'arrache, se divise. Elle devient deux. Jumelles. Je m'attends à ce qu'elles se différencient, que l'une se mette à sourire ou quoi. Mais rien. Elles tendent leurs mains et je dois choisir. Mais comment faire mon choix sans savoir laquelle représente quoi ?
Mon instinct me dit que celle de gauche, l'originelle est celle du passé, de l'avant. Tandis que l'autre, la nouvelle, est l'après. Je sais, je le sens, l'une va me mener à la tristesse et l'autre à ma fin heureuse. Perdre ou gagner. Tout une question de choix. De décision. De moi. Mais laquelle ? Elles sont pareilles, là, devant moi. Neutre, nues, aucune histoire. On ne peut pas choisir entre l'avant et l'après. L'avant façonne l'après. En le reniant, il n'y a donc plus d'après. Mais l'avant seul n'avance pas. Et l'après meure. Je ne peux pas choisir le un. Deux a toujours été mon chiffre.

Il y a une horloge dans ma tête. Je l'entends. Elle me la fait tourner. Elle s'accélère. J'ai donc du temps pour choisir ? C'est stupide le temps imparti. Il te brouille les neurones, te plonge dans une dimension temporelle désagréable et t'empêche donc de le respecter. Plus on me dira de me dépêcher, de ne pas dépasser et plus je serai lente, plus je dépasserai. Quand bien même ma vie en dépendrai. Le temps me tue. Pas comme il tue tout le monde. Moi il me tue de l'intérieur. Chaque écoulement de seconde déclenche une explosion dans mon crâne, une réflexion, un sentiment, ou même un vide. Mes pupilles vrillent au tac des aiguilles des horloges, et mon système nerveux se met en alerte. Seul mon corps est au repos, comme mort. Je déteste le temps. Il me bloque dès qu'il s'écoule.

Les deux filles sont toujours là. Rien n'a d'effet sur elles, visiblement. Elles ont toujours la main tendues, pour que j'en prenne une. Elles ne doivent pas être humaines, sinon elles prendraient une crampe. Je pensais être dans le silence le plus total, mais j'entends comme un tambour au loin, qui martèle du dramatique. A moins que ce ne soit nos trois cœurs.
Qu'est-ce que je fais ? Au hasard ? A l'instinct ? J'ai trop réfléchi pour que mon instinct fonctionne. C'est trop tard. Temps écoulé. Je guette un signe des filles. Un sourire chez l'une, une ombre chez l'autre. Mais rien. Avant. Après. Vie. Mort. Bonjour. Adieu. Au revoir. Rien. Tout. Néant. Vide. Moi. Pourquoi. Quoi. Qui.

Résignation. Je prends la main droite sans savoir ce qui me prend et ce qui m'attend. Je crois apercevoir une ébauche de sourire, mais n'en suis pas certaine. Je m'approche un peu plus d'elle. Pour voir. Et elle ouvre ses lèvres. Va-t-elle me dire ce que j'ai fais ? Qui elle est ? Devenir émotionnelle ?

-J'ai confiance en toi, Pernelle.

Ses pieds heurtent la réalité comme après une chute éternelle. Ses pupilles humides lui piquent et elle a du mal à réaliser, à se retrouver. Sonnée, la parfumeuse regarde, incrédule le Clown qui lui fait face. Et sa tête, à présent légèrement penchée sur le côté. Elle sourit. Presque.

-...On rentre ?

Pernelle acquiesce, toujours muette. Elle ne sait pas trop ce que vient de faire son cerveau, mais l'expérience était franchement désagréable et étrange. Elle décide donc de le faire taire et prend la main de sa nouvelle amie. De son après ? Elles quittent la forêt de cette façon, mains liées, fautes pardonnées. Elles n'ont pas besoin de parler bien plus. La jeune femme se sent un peu mieux, plus légère, on dirait. A leur arrivée à Muzenn, elle sait pourtant qu'elles doivent se séparer. Et qu'elle doit donc dire quelque chose. Merci ? A bientôt ? Moi aussi je te fais confiance ? Ou juste sourire ? Un parfum, peut-être ?
Elle lâche l'étreinte et montre de son doigt la direction de la galerie marchande.

-Ma parfumerie est par là. J'habite au dessus.

Voilà, voilà. Tu le sais. Tu as donc le droit de venir me voir. Donc je te fais confiance. A ma manière.

-Je te ferai un parfum, si tu veux. Tu voudrais ressentir quoi ?

Et ça, c'est mon merci. Pour l'après.

Elle fait quelques pas en avant, n'est pas suivi. C'est un au revoir. Elle sourit, lève la main dans un « coucou ». Au revoir. Pas adieu. Et tant mieux.



[C'est méga court :/ Mais Pernelle ne pouvait pas continuer plus longtemps après tout ce qu'elles ont vécu ! A charge de revanche, pour un prochain post Very Happy0]
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